French poem
À Camoëns
by Achille Millien (1838–1927)
Tout peuple a ses grands jours que burine l’Histoire, Soit qu’après la bataille il fête la victoire, Soit qu’à ses fils d’élite il dresse un monument Ou que, tenant domptés les éléments esclaves, D’un travail, dont sa force a vaincu les entraves, Il célèbre l’achèvement.
Sans doute, au lendemain des heures meurtrières, Il est beau d’applaudir les trompettes guerrières, D’acclamer sous les plis du drapeau glorieux Ces fiers soldats au front noir encore de poudre, Qui couraient au combat aussi prompts que la foudre Dont ils ont l’éclair dans les yeux ;
Mais dans ces rangs pressés sous nos regards avides, La mort, la mort jalouse a creusé bien des vides : Tous étaient au péril, tous sont-ils à l’honneur ? Nos clameurs d’allégresse à beaucoup sont amères Et le chant de triomphe éveille aux cœurs des mères Des cris d’immortelle douleur.
Ah ! combien est plus douce et plus pure, la gloire De ces grands et féconds esprits dont la mémoire Rappelle un pas de plus fait par l’humanité Sur le chemin étroit, mais lumineux, qui mène, Loin de l’iniquité, de la nuit, de la haine, À l’éternelle vérité !
II
Pavoisez la place publique ! Voici qu’un large piédestal Porte le héros pacifique Dont s’illustre le sol natal. La foule empressée et sereine, Qui voit sa tête souveraine Resplendir d’immortalité, D’abord le contemple en silence ; Puis l’applaudissement s’élance, De tous les seins, dans la cité.
Ô Camoëns, je te salue ! Ce feu qui brûle les grands cœurs Avait trempé ton âme élue Pour les plus sublimes labeurs. L’Histoire aux mains impartiales Fait aujourd’hui dans ses annales Briller un nimbe sur ton nom, Génie ardent, soldat fidèle, Qui bondis d’un puissant coup d’aile De l’hôpital au Panthéon !
L’hôpital !… Après tant d’orages, Injustement persécuté, Souffrir les périls, les naufrages, L’exil et la captivité ; Chanter d’une voix surhumaine, À laquelle répond la haine, Le triomphe du Portugal ; Vouer à ce but ton génie Et mourir dans l’ignominie Sur une couche d’hôpital !..
Mais sois vengé ! car ce génie Si haut à nos yeux s’est placé Que personne ne le dénie Et que nul ne l’a dépassé ! Entends ce peuple qui t’acclame, Qui pour te fêter n’a qu’une âme, Offrir à ton nom rayonnant Cette louange expiatoire ; Vois-le, glorieux de ta gloire, S’honorer en te couronnant !
III
Ta patrie, ô poète, est ici tout entière ; Ses enfants les plus chers te chantent à la fois ; Ceux qui font son espoir et ceux dont elle est fière, Eux tous pour te louer n’ont qu’une même voix.
Dans ce pays, toujours à la muse fidèle, Tous ceux qu’anime encor son souffle inspirateur Reconnaissent en toi leur maître et leur modèle Et te font en ce jour un cortège d’honneur.
Au-dessus de la ville où les foules s’empressent, Vision vague au fond de l’azur transparent, Tes émules, les grands Portugais, m’apparaissent Honorés, eux aussi, dans l’honneur qu’on te rend.
Quebedo, Menezès, les chanteurs d’épopée, Les voici ! Ribeiro près de Cortéréal ; Ceux qui dans Alcaçar brisèrent leur épée ; Toi, Bernardès, avec le pipeau pastoral ;
Vicente, Miranda, Ferreira qui d’Horace S’assimila le charme et s’appropria l’art ; Lobo, qui du printemps rendit si bien la grâce ; Manoël enfin, seul, seul et triste à l’écart.
Et, groupe souverain que la lumière inonde, — Descendus aujourd’hui des lieux supérieurs, J’aperçois ces esprits qui sont l’orgueil du monde, Tes frères en génie aussi bien qu’en malheurs,
Le Tasse, avec des pleurs sous sa paupière ardente, Puis Homère et Milton aveugles tous les deux. Et le rude exilé que l’on appelle Dante, Qui fixa sur l’enfer son regard hasardeux.
Chacun veut, Camoëns, assister à ta fête ; Ta fête, c’est la leur ; ta gloire et tes combats Sont connus d’eux ; chacun effeuille sur ta tête Un brin de ce laurier qui renaît sous leurs pas.
IV
Puissance du génie ! aux deux pôles du monde Plus vive que l’éclair, la lumière féconde De son flambeau sacré que Dieu même alluma, Court et vole ! Il n’est point d’obstacle qui l’arrête, Et le pauvre soldat a porté sa conquête Plus loin que celle de Gama.
Les âmes sont à lui. Que sur la terre entière Les cités d’aujourd’hui ne soient plus que poussière, Tes plaintes, tendre Inès, se rediront encor Partout, en quelque lieu qu’un cœur d’amant frissonne. Et bien loin par-delà le rivage où résonne L’éternel cri d’Adamastor.
Camoëns, du milieu de la France, un poète. De même qu’un vassal qui vient, courbant la tête Devant son suzerain témoigner de sa foi, T’admire, te salue et t’envoie en hommage, Au pied du monument qui porte ton image, Ces vers trop peu dignes de toi.
V
Portugal, Portugal, fertile et noble terre, Où fleurit le rameau du progrès salutaire, Où la muse est chérie, où règnent les beaux-arts, Marche vers l’avenir dont l’appel te convie, Marche en avant toujours sans que ton pied dévie En dépit de tous les hasards.
Ton bras n’est point lassé ni ta veine tarie, Espère et souviens-toi !.. Louange à la patrie Qui, pour guider ses pas vers des jours triomphants, Pour aller aux destins que le siècle lui garde, Peut, vantant son passé, faire sa sauvegarde De la gloire de ses enfants !