French poem
En Dordogne
by Alcide Dusolier (1836–1918)
En Dordogne, au bas d’un coteau Et sur le bord d’une rivière, J’habite un semblant de château, A peine une gentilhommière.
Rien n’est paisible et retiré Comme cette chère demeure Où mes aïeux ont expiré : Mon destin veuille que j’y meure !
Il est vrai, le toit affaissé A plus de cent tuiles brisées, Les créneaux, roulés au fossé, Ne couronnent plus les croisées,
Et l’on remarque tout d’abord, Coupant la façade éventrée, Une lézarde, dont le bord Verse sur la porte d’entrée
Un flot charmant de ces buissons Mêlés de fleurs, qui réjouissent Les vieux murs des nobles maisons Que les hirondelles choisissent.
Dedans, les meubles vermoulus Sont piquetés comme écumoires, Les serrures ne ferment plus, Il faut étayer les armoires ;
Filant sous les portes, le vent Fait trembler les tapisseries… Et les souris montrent souvent Leur nez aux trous des boiseries.
Aussi, les farauds de Paris Diront le manoir peu sortable, Et, le lorgnant avec mépris : « Quel pauvre gîte en cette étable ? »
Qu’ils disent ! Leurs hôtels nouveaux, Dont on a sculpté chaque pierre, Qu’on lave, pour les faire beaux, Quand vient la saison printanière,
N’ont pas l’air accueillant et frais De nos castels, de nos églises, Qui sentent des brins de forêts Pousser dans leurs façades grises !
Si mon gîte est peu recherché, J’ai bon cheval à l’écurie Pour aller jouer au marché Ou voir danser à la frairie,
Escorté de mes chiens d’arrêt, — Qu’on cite à table, après la chasse, Car, pour le nez et le jarret, Nul chien au monde ne les passe !
Et qu’ils sont dignes, sérieux, Quand je leur fais une harangue, Me répondant avec leurs yeux Mieux qu’un plaideur avec sa langue !
Qu’on me plaigne ! Dans mes fourrés J’ai lièvres et lapins ; des bandes De cailles chantent dans mes prés, Les perdrix courent dans mes brandes ;
De ma terrasse, s’il fait beau, Je vois sauter dans la rivière Les perches roses, à fleur d’eau Baîllant pour boire la lumière ;
Parfois des touffes de roseaux Partent sarcelle et bécassine… Et maintenant, les damoiseaux, Prenez en pitié ma cuisine !
Je chasse, je pêche, je vais Tout le jour parmi la verdure, Ivre de bien-être et de paix, Me livrant tout à la nature ;
Et las, mais content, à la nuit J’arrose ma chasse et ma pêche D’un vin de mes vignes, qui luit A travers la carafe fraîche ;
Puis, après dîner, m’abîmant Dans un haut fauteuil à ramages, Fumant ma pipe lentement, Comme doivent fumer les sages,
Je rêve… Enfin le hobereau Monte en son lit à la duchesse, Où sont peintes sur le rideau Les amours de quelque déesse.