French poem
Les Aventures d’un papillon et d’une bête à bon dieu
by Alphonse Daudet (1840–1897)
le papillon. Quoi !… tu t’en vas déjà ?…
la bête à bon dieu. Dame ! il faut que je rentre : Il est tard, songez donc !
le papillon. Attends un peu, que diantre ! Il n’est jamais trop tard pour retourner chez soi… Moi d’abord, je m’ennuie à ma maison, et toi ? C’est si bête une porte, un mur, une croisée. Quand au dehors on a le soleil, la rosée, Et les coquelicots, et le grand air, et tout. Si les coquelicots ne sont pas de ton goût, Il faut le dire…
la bête à bon dieu. Hélas ! monsieur, je les adore.
le papillon. Eh bien ! alors, nigaud, ne t’en vas pas encore ; Reste avec moi. Tu vois, il fait bon ; l’air est doux…
la bête à bon dieu. Oui, mais…
le papillon, la poussant dans l’herbe. Eh ! roule-toi dans l’herbe ; elle est à nous.
la bête à bon dieu, se débattant. Non ! laissez-moi ; parole ! il faut que je m’en aille
le papillon. Chut ! entends-tu ?
la bête à bon dieu, effrayée. Quoi donc ?
le papillon. Cette petite caille Qui chante en se grisant dans la vigne à côté… Hein ! la bonne chanson pour ce beau soir d’été, Et comme c’est joli de la place où nous sommes !
la bête à bon dieu. Sans doute, mais…
le papillon. Tais-toi.
la bête à bon dieu. Quoi donc ?
le papillon. Voilà des hommes, (Passent des hommes.)
la bête à bon dieu, bas, après un silence. L’homme, c’est très méchant, n’est-ce pas ?
le papillon. Très méchant.
la bête à bon dieu. J’ai toujours peur qu’un d’eux m’aplatisse en marchant ; Ils ont de si gros pieds et moi des reins si frêles ! Vous, vous n’êtes pas grand, mais vous avez des ailes : C’est énorme !
le papillon. Pardieu ! mon cher, si ces lourdauds
De paysans te font peur, grimpe-moi sur le dos ; Je suis très fort des reins, moi ; je n’ai pas des ailes En pelure d’oignon comme les demoiselles, Et je peux te porter où tu voudras, aussi Longtemps que tu voudras.
la bête à bon dieu. Oh ! non, monsieur, merci. Je n’oserai jamais…
le papillon. C’est donc bien difficile De grimper là ?
la bête à bon dieu. Non ! mais…
le papillon. Grimpe donc, imbécile !
la bête à bon dieu. Vous me ramènerez chez moi, bien entendu ;
Car, sans cela…
le papillon. Sitôt parti, sitôt rendu.
la bête à bon dieu, grimpant sur son camarade. C’est que le soir, chez nous, nous faisons la prière. Vous comprenez ?
le papillon. Sans doute… Un peu plus en arrière ! Là… maintenant j’ai tout lâché ! silence à bord. (Prrt ! Ils s’envolent ; le dialogue continue en l’air.) Jamais je n’aurais cru que j’étais aussi fort.
la bête à bon dieu, effrayée. Ah ! monsieur…
le papillon. Eh bien ! quoi ?
la bête à bon dieu. Je n’y vois plus… la tête
Me tourne ; je voudrais bien descendre…
le papillon. Es-tu bête ! Si la tête te tourne, il faut fermer les yeux. Les as-tu fermés ?
la bête à bon dieu, fermant les yeux. Oui…
le papillon. Ça va mieux ?
la bête à bon dieu, avec effort. Un peu mieux.
le papillon, riant sous cape. Décidément, on est mauvais aéronaute Dans ta famille…
la bête à bon dieu. Oh ! oui…
le papillon. Ce n’est pas votre faute Si le guide-ballon n’est pas encor trouvé.
la bête à bon dieu. Oh ! non…
le papillon. Çà, monseigneur, vous êtes arrivé (Il se pose sur un Muguet.)
la bête à bon dieu, ouvrant les yeux. Pardon, mais ce n’est pas ici que je demeure.
le papillon. Je sais ; mais comme il est encor de très bonne heure, Je t’ai mené chez un Muguet de mes amis. On va se rafraîchir le bec ; — c’est bien permis…
la bête à bon dieu. Oh ! je n’ai pas le temps…
le papillon. Bah ! rien qu’une seconde…
la bête à bon dieu. Et puis, je ne suis pas reçu, moi, dans le monde…
le papillon. Viens donc ! je te ferai passer pour mon bâtard ; Tu seras bien reçu, va !…
la bête à bon dieu. Puis, c’est qu’il est tard
le papillon. Eh non ! il n’est pas tard ; écoute la Cigale…
la bête à bon dieu, à voix basse. Puis… je… n’ai pas d’argent…
le papillon, l’entraînant. Viens ! le Muguet régale. (Ils entrent chez le Muguet. — La toile tombe.)
le papillon, tendant le dos. Et maintenant, en route ! (Prrt ! Ils s’envolent… Le dialogue continue en l’air.)
la bête à bon dieu, grimpant bravement. En route !
le papillon. Eh bien ! comment Trouves-tu mon Muguet ?
la bête à bon dieu. Mon cher, il est charmant ;
Il vous livre sa cave et tout, sans vous connaître…
le papillon, regardant le ciel. Oh ! oh ! Phœbé qui met le nez à la fenêtre ; Il faut nous dépêcher…
la bête à bon dieu. Nous dépêcher, pourquoi ?
le papillon. Tu n’es donc plus pressé de retourner chez toi ?
la bête à bon dieu. Oh ! pourvu que j’arrive à temps pour la prière… D’ailleurs, ce n’est pas loin, chez nous… c’est là derrière
le papillon. Si tu n’es pas pressé, je ne le suis pas, moi.
la bête à bon dieu, avec effusion. Quel bon enfant tu fais !… Vrai ! je ne sais pourquoi
Tout le monde n’est pas ton ami sur la terre. On dit de toi : « C’est un bohême ! un réfractaire ! Un poète ! un sauteur !… »
le papillon. Tiens ! tiens ! et qui dit ça ?
la bête à bon dieu. Mon Dieu ! le Scarabée…
le papillon. Ah ! oui, ce gros poussah ! Il m’appelle sauteur, parce qu’il a du ventre.
la bête à bon dieu. C’est qu’il n’est pas le seul qui te déteste…
le papillon. Ah ! diantre !
la bête à bon dieu. Ainsi les Escargots ne sont pas tes amis, Va ! ni les Scorpions, pas même les Fourmis.
le papillon. Vraiment !
la bête à bon dieu, confidentiellement. Ne fais jamais la cour à l’Araignée ; Elle te trouve affreux.
le papillon. On l’a mal renseignée.
la bête à bon dieu. Hé ! les Chenilles sont un peu de son avis…
le papillon. Je crois bien !… mais, dis-moi, dans le monde où tu vis, Car enfin tu n’es pas du monde des Chenilles. Suis-je aussi mal vu ?…
la bête à bon dieu. Dam ! c’est selon les familles ; La jeunesse est pour toi. Les vieux, en général,
Trouvent que tu n’as pas assez de sens moral.
le papillon, tristement. Je vois que je n’ai pas beaucoup de sympathies, En somme…
la bête à bon dieu. Ma foi ! non, mon pauvre. Les Orties T’en veulent. Le Crapaud te hait ; jusqu’au Grillon, Quand il parle de toi, qui dit : « Ce… p… p… Papillon ! »
le papillon. Est-ce que tu me hais, toi, comme tous ces drôles ?
la bête à bon dieu. Moi !… je t’adore ; on est si bien sur tes épaules ! Et puis tu me conduis toujours chez les Muguets, C’est amusant !… Dis donc, si je te fatiguais, Nous pourrions faire encore une petite pause Quelque part… tu n’es pas fatigué, je suppose ?
le papillon. Je te trouve un peu lourd, ce n’est pas l’embarras.
la bête à bon dieu, montrant des Muguets. Alors, entrons ici ; tu te reposeras.
le papillon. Ah ! merci ! des Muguets ! toujours la même chose. (Bas, d’un ton libertin.) J’aime bien mieux entrer à côté…
la bête à bon dieu, toute rouge. Chez la Rose ?… Oh ! non, jamais…
le papillon, l’entraînant. Viens donc ! on ne nous verra pas. (Ils entrent discrètement chez la Rose. — La toile tombe.)