French poem
La Ruine
by André de Guerne (1853–1912)
J’ai fait des rêves comme vous, Ô mes frères en destinée ! Me voici comme les hiboux Dans la masure abandonnée.
Si j’ai rêvé pour mes amours Des palais d’albâtre et d’ivoire, J’habite au déclin de mes jours Une ruine froide et noire.
J’ai vu le soleil sur la mer, Les monts de pourpre ou d’améthyste. Tout s’éteint ; mon cœur est amer, Lune pâle de la nuit triste !
J’ai compté ceux qui sont partis Sur les galères triomphales. Dormez, cadavres engloutis Dans les flots, au bruit des rafales.
J’ai suivi dans le ciel profond Les feuilles que le vent emporte. Oh ! l’amas sombre qu’elles font À l’automne, devant ma porte !
Comme vous, je suis l’habitant De la grande forêt nocturne. Ô sort fragile ! chaque instant Goutte à goutte tarit notre urne.
Les ans arrachent tour à tour Un peu de chaume au toit qui tombe, Un espoir, un rêve, un amour ; Et la maison devient la tombe,
La tombe où, comme les hiboux Dans la ruine abandonnée, Je viendrai dormir avec vous, Ô mes frères en destinée !