Versos French André de Guerne Les Adôniastes

French poem

Les Adôniastes

by (1853–1912)

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Adônis ! Adônis ! la mort ferme ta bouche, Hélas ! cher Adônis, adieu, Toi qui gardes encor sur la funèbre couche L’immortelle beauté d’un Dieu ! —

Telles lugubrement dans la ville assiégée Les femmes de Khytras, seins nus, cheveux épars, Poussaient leur clameur triste, errante et prolongée Du temple enguirlandé jusqu’au pied des remparts.

— Adônis ! Adônis ! voici l’heure fatale Où le céleste Sanglier Du sang de la blessure ouverte à ton flanc pâle A rougi l’herbe du hallier. —

Dans la nuit bruissante et sinistre, les torches Jettent d’obscurs éclairs sur les casques d’airain ; Et les guerriers armés, immobiles aux porches, Veillent, sondant la plaine et l’horizon marin.

— Adônis ! Adônis ! pour jamais tu reposes, Les yeux clos, les bras languissants, Sur un lit nuptial de jasmins et de roses, Dans les nuages de l’encens. —

De la flotte barbare amarrée au rivage, Du camp déjà dressé près des sables amers, Bondit soudain le peuple innombrable et sauvage Que l’ouragan d’Afrique a vomi sur les mers.

— Adônis ! Adônis ! O voyageur qui passes De l’Érèbe au monde changeant, Ouvre tes yeux d’aurore et vois sur les terrasses Briller les corbeilles d’argent ! —

Le vautour est moins prompt à fondre sur sa proie Que le Vandale ailé qui rôde autour des ports. Comme un bûcher massif le môle ardent flamboie, Et les fossés comblés boivent le sang des morts.

— Adônis ! Adônis ! quand germeront les plantes, La laitue et l’orge et le thym Et le fenouil tardif et les herbes trop lentes A verdir, au dernier matin ? —

Et sur l’effondrement des machines en flammes, Sur le choc des béliers, sur la chute des tours, Plane, jamais lassé, le hurlement des femmes, Amoureux et funèbre, inassouvi toujours :

— Adônis ! Adônis ! l’amour dont tu nous sèvres Consume nos cœurs haletants ; La volupté disperse avec les longues fièvres Tous les effluves du printemps. —

Et le vent printanier, chargé d’odeurs magiques, Portant aux défenseurs l’écho désespéré, Verse en leurs seins troublés les langueurs léthargiques Qui font des faibles poings choir le glaive acéré.

— Adônis ! Adônis ! que les voix des pleureuses Frappent seules les cieux ternis, O Seigneur, embaumé par nos mains douloureuses A l’ombre d’un berceau d’anis ! —

Vils troupeaux, résignés aux sanglants holocaustes, Mêlant d’âpres sanglots aux lamentables chœurs, Les soldats énervés ont oublié leurs postes Et déserté la brèche où montent les vainqueurs.

— Adônis ! Adônis ! Préféré d’Aphrodite Au sein rose, au baiser vermeil, Mystérieux Époux, sors de la nuit maudite Dans les parfums et le soleil ! —

Le sang comme une source au travers des murailles Filtre. La mort avide a fauché sa moisson ; Et la ville, où les corps gisent sans funérailles, N’est plus qu’un monceau noir qui fume à l’horizon.

— Adônis ! Adônis ! couronné d’anémones, Naissant et mourant tour à tour, Tu fais sur le chemin des saisons monotones Fleurir la douleur et l’amour ! —

Quelques femmes encore, au carnage échappées, Ivres d’un rêve obscur, les yeux d’extase emplis, Infatigablement traînent leurs mélopées Sur la muette horreur des temples abolis :

— Adônis ! Adônis ! Adoré ! vois nos larmes, Romps le sceau du mystique adieu ; Ressuscite ! La vie aura de nouveaux charmes Pour fêter le réveil d’un Dieu ! —