French poem
Les Étoiles
by André Theuriet (1833–1907)
Viens voir sur la colline, à l’heure où le jour fuit, Les constellations éclore dans la nuit. La campagne s’endort silencieuse. Écoute !… Les rumeurs des pesants chariots sur la route Vont s’éloignant toujours ; à peine, par moment, Du fond de quelque ferme un sonore aboîment Réveille les grands bois absorbés dans leur rêve. Les vagues des épis qu’un vent tiède soulève Frissonnent, et l’on sent monter dans l’air obscur La savoureuse odeur que répand le blé mûr. Tout là-haut, dans les champs d’azur du ciel immense La riche floraison des étoiles commence. Sur les fonds d’or pâli qu’estompe le coteau Vesper épanoui tremble, comme un lys d’eau Bercé dans le courant limpide d’une source.
Déjà, vers le zénith assombri, la Grande Ourse Fait rouler lentement son char mystérieux. Cassiope égrenant son collier radieux, La Chèvre et le Bouvier, les Pléiades fleuries Disposent à l’entour leurs calmes théories. Tout flamboie ; on dirait que le ciel s’est ouvert, Et jusqu’aux horizons où le regard se perd Le Chemin de Saint-Jacque aux blanches avenues Plonge dans l’infini ses routes inconnues…
Étoiles, fleurs d’argent des jardins de la nuit, Vous qui vous entr’ouvrez au ciel crépusculaire Comme pour rassurer les hôtes de la terre Sur la fuite du jour, des couleurs et du bruit,
Étoiles, je vous aime ! et pendant la veillée Mon regard vous épie au fond du firmament, Et mon âme vers vous monte amoureusement, Plus éprise toujours et plus émerveillée.
Votre charme pour moi n’est pas le rhythme d’or Qui règle de vos chœurs la marche solennelle, Ni l’espoir vague et doux d’une course éternelle Parmi vos tourbillons inexplorés encor.
Non, ce que j’aime en vous, étoiles coutumières, C’est mon passé qui luit alors que vous brillez, Ce sont mes souvenirs d’autrefois réveillés Par le constant retour de vos chastes lumières.
Enfant, je vous voyais de mon lit d’écolier Poindre en un coin de ciel couleur d’aigue-marine, Tandis qu’au bord des prés les grillons, en sourdine, Me berçaient de leur chant rustique et familier.
J’essayais de compter vos clartés incertaines, Mais vous naissiez si vite au-dessus de nos toits !… Le sommeil embrouillait les nombres sur mes doigts, Que dans la nuit déjà vous montiez par centaines.
Quand la verte jeunesse en sa prime saison Nous verse son vin pur et tout bouillant de séve, Les roses du désir et les bluets du rêve Ainsi dans notre cœur éclosent à foison ;
Et les sensations dont l’odeur nous enivre Ouvrent si brusquement leurs merveilleuses fleurs, Qu’éblouis par le nombre et l’éclat des couleurs, Nous n’avons pas le temps de nous écouter vivre.
Les blanches visions de gloire et de beauté, L’amour et sa féerie, et ses langueurs troublantes, Se succèdent, pareils aux étoiles filantes Traversant la splendeur calme des nuits d’été…
O nuits de juin, ô nuits d’amour !.. Dans ma jeunesse, Que de fois j’ai passé parmi les champs de blé, Leste et joyeux, levant vers le ciel constellé Mes humides regards tout baignés de tendresse !
C’était, comme ce soir, le même poudroîment, Et sur les bois muets les mêmes légers voiles ; On eût dit qu’un vertige entraînait les étoiles Vers la terre assoupie en son recueillement.
Orion scintillait juste à la même place, Les mêmes lys d’argent sur moi semblaient tomber, Et les quatre Gardiens du ciel faisaient flamber Leurs feux aux mêmes points de l’immuable espace.
O mystère !… A combien de nocturnes songeurs, A combien d’amoureux, de fous ou de poëtes, Avez-vous prodigué vos glorieuses fêtes, Depuis que vous marchez, éternels voyageurs ?
Combien d’hôtes nouveaux fêterez-vous encore ?… Quand nous serons couchés au tombeau ténébreux, Combien d’enfants, combien de pâles amoureux Graviront ce coteau pour vous mieux voir éclore ?
D’où venez-vous ?… Quel pâtre invisible conduit Aux sons élyséens de sa flûte divine, Et pousse devant lui, de colline en colline, Vos troupeaux radieux dans les champs de la nuit ?
Quel espoir nous sourit dans chacun de vos signes Ou quel mensonge ?… Hélas ! vous gardez vos secrets. Et tandis que mon œil rêveur suit vos progrès, L’aube blanchit là-bas sur la crête des vignes.
Une à une, parmi les nuages flottants, Étoiles, vous fuyez aux rougeurs de l’aurore ; Ainsi dans le brumeux oubli qui les dévore Se perdent nos amours, nos gaîtés, nos printemps…
Du moins vous renaîtrez, étoiles fortunées, Vos guirlandes le soir au ciel refleuriront ; Mais nous, quand la jeunesse a fui, sur notre front Nous ne retrouvons plus nos couronnes fanées.
La vie humaine, au soir, sans rayon ni flambeau, Se traîne en tâtonnant jusqu’à la froide couche Où la Mort, appuyant son doigt sur notre bouche, Nous endort dans la nuit sans astres du tombeau.