French poem
Gaston Sénéchal
by Charles Cros
Je hais Neptune et les naïades, Les villes d’eau, les ports de mer, L’onde pure et le flot amer, Et les bains chauds et les noyades. Je hais tous les mots en hydro : Je hais la vapeur et la glace. J’ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Plutôt que d’abaisser mes lèvres À votre insipide cristal, Je boirai le poison fatal, Dispensateur des chaudes fièvres ! Je boirai ton dernier sirop. Pharmacien d’ultième classe ! J’ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Ô vin ! legs sacré du calvaire Que le prêtre hume à l’autel ! Toi qui fis Bacchus immortel, Et que le sceptique révère, Que ta chanson, doux maëstro, Berce toujours ma tête lasse ! J’ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
De vos bouteilles que pavoise Une étiquette aux cent couleurs, J'aime les glouglous enjôleurs, Enfants de l'antique cervoise, Fanta, pale ale, stout, faro, Bières brune, blonde ou filasse. J'ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Dans une ivresse léthargique, Fais-nous oublier les hivers, Absinthe, sœur des printemps verts, Auprès de ta liqueur magique. Les élixirs de Cagliostro Ne sont que frime et que fallace. J'ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Ô rhum doré par les tropiques ! Kummel gelé par les frimas ! Cognac qui jadis rallumas Le feu des courages épiques, Ô patriarcal vespetro ! Ô menthe, appoint de Lovelace ! J'ai dit aux fontaines Wallace ; Je ne boirai plus de votre eau.
Lorsque étanchant ma soif française Avec un luxe oriental, J'aurai jeté mon capital Par les fenêtres du grand seize,
J'irai marchander au bistro Le mêlé de la populace. J'ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Dussé-je, errant sur le bitume Dans l'appareil de feu Noé, Scandaliser Arsinoé Des lacunes de mon costume, Dussé-je attiser le haro Du sobre agent qui se prélasse. J'ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Seigneur, je lègue à de plus dignes Les bonheurs qui nous sont prédits Dans votre frugal paradis ; Mais si quelque jour, dans vos vignes Il reste une place de trop, Seigneur, gardez-moi cette place ! J'ai dit aux fontaines Wallace : Je ne boirai plus de votre eau.
Ô créer avec fièvre un rien, quatorze vers Délicats, spéciaux, rares, heureux d'éclore, Un bouquet effaçant par le choix de sa flore La vieille rhétorique et les jeunes prés verts !
Y mettre le secret de mon cœur, comme Arvers, Et les vocables doux par lesquels on implore, Et, sous le nom vraiment rythmique, Hélène ou Laure, Oser vous y parler d'amour, à mots couverts !
Vous les liriez, non pas comme ceux qu'on renomme, Mais à mi-voix, en y mettant du vôtre, et comme Ce sonnet sans défaut vaudrait bien un baiser,
Ayant touché le fin bristol du bout des lèvres, Vous iriez, doucement, doucement, le poser Sur l'étagère où sont vos tasses de vieux sèvres.
Don Juan, gloire et terreur de Séville et d'ailleurs, Délices et tourment d'Elvire et de tant d'autres Que ta main sur le cœur et tes chants bons apôtres Persuadaient, malgré les staccati railleurs.
Va ! malgré ton cynisme et tes airs gouailleurs, Et malgré la débauche absurde où tu te vautres, Nous t'avons, dès l'abord, admis comme un des nôtres, Un des plus méritants sans doute et des meilleurs.
Comme nous tu connus cette souffrance amère De n'atteindre jamais l'impossible chimère Dont l'attrait douloureux pardonne aux seuls goujats.
L'amour a fait de toi sa victime suprême : Mais toi, du moins, ô fier ami, tu te vengeas, Comme on doit se venger d'un Dieu, par le blasphème !
C'est mieux qu'aimable à vous, vous l'amante accomplie, De m'accueillir, moi le dernier, parmi Messieurs Vos alcôvistes ; mais aussi plus précieux N'aura jamais tenu bureau dans Léolie.
Et jamais soupirant, fût-ce dans la Clélie, N'aura fui de plus loin les termes vicieux Qui font pâlir les fronts et s'étonner les yeux, Ni plus artistement apprêté sa folie.
Je ganterai ta main, je chausserai ton pied De périphrases très galantes, comme il sied : Tous mes vœux seront les valets de ton purisme.
Et nous clorons la bouche à toute émotion, Sachant combien le cœur est prompt au barbarisme Et quel jargon sans nom parle la passion.