Versos French Charles Cros Le Violon

French poem

Le Violon

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Je vais vous conter mon histoire : Je suis un homme très heureux. À dix ans, au Conservatoire, Sur trois prix, j’en obtenais deux. Mais bien plates étaient mes poches ; Mon soulier bâillait du talon Et je dînais… de triples croches ! Je comptais sur mon violon.

Mes camarades, pauvres hères, Raclant les boyaux sur le bois, Comme moi vivaient de chimères. Que faire avec cent francs par mois ? (Dans les théâtres de banlieue. Nous n’avions pas plus). C’était long D’aller là-bas. Plus d’une lieue, En trimballant son violon.

Quoiqu’artiste, je suis pratique ; Et dès ce moment, je me dis Qu’avec la gamme chromatique Je restais maigre en mon taudis. — « Gagnons par une autre méthode « De quoi m’assurer le bouillon : « Quand j’aurai du bœuf à la mode « Je reprendrai mon violon. »

J’avais une excellente armoire : J’y mis mon instrument sous clé, La clé dans la Seine, à nuit noire… Sans quoi j’aurais encor raclé. Mes amis, croupis dans la gêne, Me traitaient de bourgeois félon. Mais plus d’un est mort à la peine, Ayant vendu son violon.

Je pris le taureau par les cornes ; Je me fis garçon épicier. Violon, au charme sans bornes, J’y gagnai plus qu’à te scier ! Je mangeais de la soupe, en masse, Du bon bifteck et du pain blond. Cela fait la jambe plus grasse Que de jouer du violon.

Oh ! j’ai peiné d’abord. Le sucre Était petit ; et bien des fois Je maugréais, cassant du sucre. Je me cognais toujours les doigts ; Mes doigts, qui jadis avec grâce, Tenaient l’archet sûr et d’aplomb, Je les trempais dans la mélasse ! Je regrettais mon violon.

Ah ! le commencement fut rude ! Un jour le patron m’a surpris Dans une bizarre attitude. (L’art vous poursuit tant à Paris !) Distrait par un chant dans la rue, Je tenais, d’un air d’Apollon, Le petit bout d’une morue, Comme un manche de violon !

Mais je me suis fait au commerce ; Avec beaucoup d’honnêteté Et de zèle, toujours on perce. Je mettais même de côté. Le patron, pour une échéance, Ayant besoin de picaillon, Je lui prêtai, de confiance, Dix fois le prix d’un violon.

Mon patron avait une fille Très forte en comptabilité, Mais avec cela fort gentille. J’étais jeune ; je fus tenté. Pour réussir dans cette affaire Mon prêt était un bon jalon. Oh ! j’aurais su plus tôt lui plaire Si j’avais eu mon violon.

Enfin, vous comprenez la suite : (Le commerce exclut-il l’amour ?) Je fus associé très vite, Et le patron me dit un jour : Voici que ma fortune est faite. Je vais demeurer près d’Ablon. Prends ma boutique et ma fillette Ça vaut mieux que ton violon.

Alors la noce, et puis la lune De miel ; voici de ça dix ans ; Que je suis heureux ! Ma fortune Est faite ; et puis, j’ai trois enfants. L’aîné cependant me chagrine : (Il chasse de race, l’aiglon !) Je l’ai pris chez une voisine, Ce soir, jouant du violon.

Je l’ai ramené par l’oreille. (Il jouait très bien, le gaillard !) C’est moi, maintenant, qui m’éveille, J’appartiens désormais à l’art. Aussi, je vais vous faire entendre Mon meilleur morceau de salon ; C’est du Rossini, vif et tendre. Ô mon rêve ! ô mon violon !

(Il ouvre l’étui.) Voici vingt ans que tu sommeilles Muet, au fond de ton étui. Comme les vins dans leurs bouteilles Tu n’es que meilleur, aujourd’hui ! Viens chanter la chanson sonore De la montagne et du vallon ! Nous aurons de beaux jours encore Mon violon ! Mon violon !

(Il prend le violon et essaye de l’accorder.) Sol, ré, la mi, (Une corde casse.) la chanterelle A cassé, mais ça ne fait rien. Cette corde a vingt ans !… Si frêle !… Trois cordes me suffiront bien. Ré, la, ré, sol. Est-ce bien juste ? Ce sol fait des bruits de frêlon Un sol c’est pourtant bien robuste. Il a pris froid, mon violon.

Oui ! je me souviens. L’ouverture Commence par un trait en mi ; Mais non, en fa. Quelle torture ! Il me semble avoir trop dormi. Essayons d’abord une gamme, Qui monte ainsi par échelon. Mais c’est faux ! C’est affreux, infâme ! Je ne sais plus le violon !

(Il jette l’instrument dans l’étui.) Voilà vingt ans que je me trempe Les mains dans la sauce aux anchois, L’eau de Javel, l’huile de lampe ! Ça ne dégourdit pas les doigts. Et pourtant, j’aime la musique ! Qui nous joûra le cotillon ? Mais, mon fils ! (Nature artistique.) Je lui donne mon violon.

Pauvre enfant ! Moi qui, tout à l’heure, L’ai puni d’avoir du talent ! Et pourtant, avant que je meure, Que ferais-je de mon argent ? Non ! Il ne sera pas pratique ; Il faut qu’il travaille selon Son envie, et qu’il ne s’applique Absolument qu’au violon.