Versos French Charles Cros Maurice Donnay

French poem

Maurice Donnay

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Vois-tu la longue ribambelle Des gens bras dessus, bras dessous ? Certes, la fête sera belle : Tous les faubourgs sont déjà saouls.

Vois-tu ce monsieur qui frétille Là-haut ? C’est ce bon Gogibus ; Ne pouvant prendre la Bastille, Il en prend du moins l’omnibus.

Vois-tu cette foule accourue Autour des géants d’autrefois Dressés au coin de chaque rue ? C’est Pétrolskof, c’est pipe en bois,

Ou quelque autre grande figure Choisie avec un tel bon sens Que deux bonzes qu’on inaugure Ne peuvent se regarder sans

Rire. Le peuple roi s’amuse En de tricolores fracas ; Ce bruit mariannesque, ô Muse, Froisserait tes sens délicats.

Pour t’envoler à quelques lieues, N’entre-t-il pas dans ton concept De prendre devers les banlieues Un train de neuf heures dix-sept ?

Vers les grands parcs peuplés de marbres Dressant leur blanche nudité, Et vers les forêts ou les arbres Ne sont pas de la liberté !

Loin du tumultueux asphalte Où Paris hurlant se hâlait, Loin, très loin, nous avons fait halte, Et sous les bois calmes c’était

Comme une ivresse reposée, Comme un rêve à peine conçu ; Pour ne pas mouiller de rosée, Toi, ta robe de fin tissu,

Et moi mon pantalon superbe, Nous avions jeté nos manteaux Avant de nous coucher sur l’herbe Où nous étions sentimentaux.

Les oiseaux dans leurs chants de fête N’exigeaient pas qu’un sang impur Abreuvât leurs sillons ; ta tête Acorable reposait sur

Mon bras, et des senteurs berceuses Confusément venaient à nous ; Des bêtes, fines connaisseuses, Grimpaient le long de tes genoux.

Tu riais ton rire sonore Qui faisait rire les échos, Et dans tes fins cheveux d’aurore Tu mettais des coquelicots

Rouges, des marguerites blanches Entremêlés de bluets bleus ; Et moi, je baisais tes mains blanches, Ta lèvre rouge et tes yeux bleus.

Tu me chantais de ta voix grave Ton répertoire de chansons ; Des merles sifflaient à l’octave Dans le mystère des buissons.

Puis le soir vint : des ombres douces S’endormirent sur les gazons. Déjà l’émeraude des mousses, Le vert tendre des frondaisons

Toute la forêt séculaire Rassemblait, éparse dans l’air, Sa chemise crépusculaire, Tandis que la lune au ciel clair

Montait. Tout là-bas, des fusées Jaillissaient vers le firmament, Puis s’éparpillaient irisées ! Alors tu me dis simplement :

« Voici l’heure du sacrifice. » Et je vis s’allumer des feux Dépouillés de tout artifice, Dans l’azur profond de tes yeux !

Te voilà, Printemps, vieux jeune homme, Avec tes vertes frondaisons Et le drap vert de tes gazons ! Ah ! tu n’es pas très neuf, en somme !

Et pourtant, dès que tu parais. Les bruns garçons, les filles blondes Autour de toi dansent des rondes Comme les mouches dans les rais

De soleil. Ohé ! les poètes ! Amours, beaux jours, chansons, pinsons, Aveux, doux vœux, frissons, buissons… Joli mois de mai, tu m’embêtes !

Aube claire de rose thé, Crépuscule d’héliotrope, Tout cela me rend misanthrope, Car je n’ai plus, en vérité,

L’âge des emballements roses : Quand je rêvais que le destin Me servirait, chaque matin, Une princesse avec des roses

Autour, dans un rare décor Où des esclaves accoudées Rêvent parmi les orchidées ; L’âge où je n’avais pas encor

Brûlé ma dernière cartouche, Quand ma maîtresse, joliment Me grondait d’être trop gourmand Et toujours porté sur sa bouche !

Et malgré ton éclat, Printemps, Et les serments des amoureuses, Je sens les angoisses peureuses Du deuil automnal et du temps.

Où tous nos bonheurs, par jonchées, Avec les rameaux arrachés Sont lamentablement couchés Sur les pelouses desséchées.

Des hommes, beaux comme des dieux, Emmènent à leur bras des femmes Qui sont belles comme les femmes ; Toutes et tous ont dans leurs yeux

Des regards longs comme des lances. Ils passent devant ma maison, Ils me disent : Viens-tu ?… Mais on Ne me la fait plus aux troublances !…

Vous pouvez me tendre la main, Non, je ne serai pas le vôtre ; Dans ma sagesse je me vautre, Passez, passez votre chemin !

Et le cerveau bleuté de rêves, Allez adorner de lilas Le corsage des Dalilas Dont les amours, comme eux, sont brèves !

Malgré mon amour des lointains, En vain madame Chrysanthème Viendrait me murmurer : Je t’aime Car, sans baiser ses ongles teints,

Je la renverrais, éplorée ; Et si la reine de Saba, Pour quelque biblique sabbat, Me montrait la forêt sacrée,

Je la dédaignerais aussi. Non, je ne crois plus que l’on m’aime, Donc, à quoi bon souffrir ? Et même La blonde au corsage aminci

Qui vit sans que je la connaisse. Celle dont j’ai rêvé longtemps La venue, un soir de printemps, Peut venir, claire en sa jeunesse !

Pour montrer quel homme je suis, Quel homme je veux toujours être, Qu’elle passe sous ma fenêtre… Je prends mon chapeau, je la suis.