French poem
Constantinople
by Charles de Nugent (1806–1881)
Ici ma volupté chérie Est de porter ma rêverie Dans le champ des morts de Péra, Et de m’asseoir sur la colline D’où souvent mon œil s’égara, Et suivit la voile latine Qui, blanche, de loin se dessine Sur les flots bleus de Marmara. J’aime à voir au sein du Bosphore, Plus uni qu’un brillant émail, Les vertes rives que décore Un impénétrable sérail, De leur ravissant paysage Répéter la flottante image, Et sous ces murs mystérieux, Le Turc et l’humble Romaïque Glisser dans leur léger caïque. J’aime à voir luire le soleil Sur la cité qui nous étale, De la splendeur orientale L’immense et bizarre appareil : Des dômes, des flèches sans nombre, Des bazars, des harems, des bains, Des fontaines et des jardins, Des tombeaux couverts d’un bois sombre, Des tours, des portes, des remparts, Et des khans pour les caravanes, Et des palais et des cabanes, Tantôt groupés, tantôt épars : Telle est Stamboul la bien-aimée, Stamboul aux minarets dorés, Stamboul, où sur l’onde calmée Cent pavillons sont arborés ! Là, les colombes du Prophète, Chères aux pieux Osmanlis, Volent libres de faîte en faîte, Porter leurs amours et leurs nids. Là, sur l’Europe et sur l’Asie Mes yeux s’arrêtent tour à tour, Et je ne sais pour mon séjour Quelle rive j’aurais choisie. Mais sous quelqu’un de ces berceaux, Qui couronnent leur douce pente D’un diadème de rameaux, J’aurais voulu dresser ma tente ; J’aurais voulu, vrai musulman, Chercher les songes dont se berce Le Turc, étendu mollement Sur de riches tapis de Perse ; Des parfums d’un pays lointain Je m’enivrerais en silence, Et me confierais au destin Dans une pieuse indolence ; Tranquille, je saurais goûter La liberté mahométane, Et sous les rameaux du platane Couler mes jours sans les compter.