French poem
À Rebours
by Charles Dumas (1881–1914)
J’ai passé dix ans de ma vie, Le cœur gonflé, prêt à s’ouvrir, Les paupières de pleurs rougies, À regarder mon cœur souffrir.
À douze ans, quand le jour qui brille Est le visage du bonheur, Lorsque toutes les jeunes filles Sont encore vos grandes sœurs ;
Lorsque je jouais avec elles, Lorsque auprès d’elles je rêvais, Doutant en les voyant si belles Que rien au monde fût mauvais ;
Quand parmi leur naissante grâce, Je sentais, comme au jour levant, S’élargir, se remplir d’espace Ma poitrine d’adolescent,
Des gens sensés m’ont fait comprendre Que l’amour n’est pas sérieux Qu’il est comique d’être tendre, Qu’on n’est pas né pour être heureux,
Que le temps le meilleur, l’enfance, S’égayait à bien travailler, Et qu’avant tout, dans l’existence, Il fallait être bachelier.
Donc, en cage, mauvaise tête ! Au collège, et dès le matin ! — À la place des violettes Les chardons du thème latin !
Ma famille est désespérée : « Monsieur Pic dit qu’il ne fait rien. » — À la place des chairs nacrées Une page de Quintilien !
Je saisis de furtifs murmures : « On n’est vraiment pas indulgent ! Moi, je dis que c’est sa nature Et qu’il est trop intelligent !… »
Les professeurs le reconnaissent Quand on vient le leur expliquer : « Oui, Madame, un peu de paresse… Ah ! s’il était plus appliqué !… »
Or, je deviens un bon élève ; Je compte parmi les premiers… On me déteste, car je rêve ; Je suis suspect, étant boursier.
Puis on sait de source certaine Que je dois, quand je serai grand, Épouser, la même semaine, Les huit filles du surveillant.
Notre intimité n’est pas neuve ; L’idylle date d’autrefois C’est bien connu ! c’est vieux ! La preuve, C’est que jadis, pendant deux mois,
Aux vacances, dans le parc vide, Tout le monde le remarquait, On… flânait beaucoup — c’est limpide ? — À la sonnette du croquet…
Les plus enclins au scepticisme En ont été bien convaincus Depuis qu’un jour, au catéchisme L’aumônier, monsieur Patrascud
Qui le tenait de Théophile Concierge des lettres, lequel Par ses aphorismes, utiles Aux rapports confidentiels,
Par sa finesse, sa prudence Méritait à son tour l’honneur De recevoir les confidences Du secrétaire du censeur,
Depuis, dis je, que ce saint homme, Avait, fixe, en me regardant, Abîmé la femme et la pomme Qui mènent aux bûchers ardents !
Outre ce châtiment auguste Quel supplice inventer encor ? Je puis, nerveux, sinon robuste, Me défendre contre les « forts » !
Mes camarades réfléchissent De crasse et de pudeur vêtus, Les borgnes sont pour la justice, Les eunuques pour la vertu !
Ils se concertent, ils s’éloignent, Ils me percent de traits d’esprit Et sentent se raidir leur poigne Dès qu’ils sont sûrs d’être à l’abri.
J’ai du chagrin. Je dis : quels ânes ! Et songe pour me consoler Qu’un mulâtre amoureux de Jeanne A fait serment de m’étrangler.
À la longue, leur verve s’use, Mon cœur s’arme d’un triple airain. Ils braillent toujours : je m’amuse. Ils se taisent. J’ai du chagrin.
Elles ont, leurs clameurs jalouses, Vidé le ciel des purs rayons Qui jaillissent sur les pelouses Des fillettes et des grillons.
On ne voit plus par les allées Que leur cher sillage embaumait, Errer non plus les sœurs aînées : Elles n’y viennent plus jamais.
Je travaille, je laisse faire, Je ne suis qu’un berceau bercé Par on ne sait quelle chimère Dans l’avenir et le passé.
La Musique et la Poésie Changent les larmes de mes yeux En éther où se réfugie La passion que j’ai de Dieu.
Je travaille, ma solitude Est calme comme un bon sommeil, Et lorsqu’avril pose en étude Des bandelettes de soleil,
Lorsque, par la fenêtre ouverte, Vers deux heures, le parc bouillant, — Frémissement de pousses vertes, Piaillis fou des moineaux piaillant,
Mouches, insectes, clarté blonde, Bourdons, cricris, bruits confondus, Apporte tout l’espoir du monde Au regret du bonheur perdu ;
Que de la paroisse prochaine, Béquillent indéfiniment Par-dessus la cime des chênes Les cloches d’un enterrement,
— Je ne suis pas beaucoup plus triste Qu’en sortant de classe, le soir, Quand je vois les séminaristes Là-bas, deux à deux, lents et noirs
Au parc obscur du séminaire, Sur l’autre penchant du vallon, S’incliner sur leur bréviaire, Et, marmonnant leurs oraisons,
S’enfoncer sous les arbres sombres Sans tourner la tête un instant Pour contempler, du seuil de l’ombre Un crépuscule de printemps !
⁂
À l’âge où les thèmes font place À de moins candides soucis, On m’a dit : « La jeunesse passe, Hâte-toi d’être jeune aussi ! »
Mes amis disaient : Imbécile ! Quel serin que ce pierrot-là ! Ça n’est pourtant pas difficile : On prend une femme. Voilà.
Ils s’en allaient. J’ouvrais un livre, Ou je restais, le jour entier, Avec l’angoisse de les suivre, À sangloter sur mon clavier.
S’ils me parlaient de leurs maîtresses, Je me trouvais, brusque étranger, Aussi doux à leur allégresse Qu’impuissant à la partager.
Autour des blanches jeunes filles Ils papillonnaient sans effroi, Et malgré que de mes charmilles Si lointaines derrière moi
Le souvenir fût bien pâli, Une attache mal dénouée Me tenait comme une bouée Enchaînée à travers l’oubli.
Cependant, depuis des années, Je nommais mes petites sœurs, Cécile, Thérèse, Renée, Comme on nomme de belles fleurs.
Leurs noms étaient la même chose Que de dire : « Au parc, il y a Des géraniums et des roses, Des œillets et des dahlias. »
Non, l’amour, ce n’était pas elles. Mais trop blotti sur vos genoux, Annette, Suzanne, Marcelle, Les autres, ce n’était pas vous !
Et pour toujours, ayant goûté, — Foi naïve, treille éphémère — La vendange aux grappes amères Des précoces maturités,
Sachant qu’il faut qu’on se recueille, Puisque le sort va dispersant Les plus chétives de nos feuilles, Nos bonheurs les plus innocents,
Je quittais les danses, les fêtes, Attentif à me torturer, À refuser comme incomplète L’extase qui ne peut durer,
Adressant un pauvre regard Chargé de détresse et d’envie Aux enfants dont la joie hardie Me criait qu’il était trop tard,
Et qui, lorsque je n’osais pas Admirer une femme en face, S’élançaient et, parlant tout bas, S’arrangeaient pour qu’on les embrasse…
⁂
J’ai tout compris, l’été dernier. C’était à la fin de septembre. À la fenêtre de ma chambre Grimpaient les branches d’un rosier.
Auréole de la croisée, Gloire de roses dans la nuit Montantes comme des fusées Et. pendantes comme des fruits,
Énorme constellation Pareille à celles des images Où s’enlèvent sur des nuages Les vierges des assomptions,
Je venais m’accouder parmi Ces parfums et cette lumière, Je venais, dormant à demi, M’enivrer de roses lunaires.
Une haute lune invisible Voilait d’argent les massifs bleus ; Le jardin, la maison paisible, Tout reposait. J’étais heureux…
Renâclement… cliquetis clair… Des bêtes froissant leur fourrage… J’entendais ma vie et la mer Comme en un même coquillage.
J’étais heureux, heureux sans fièvre, Sans pensée et sans mouvement, Et des pleurs tièdes sur mes lèvres Coulaient silencieusement.
Mais ces pleurs, j’en touchais la cause, J’en possédais le lourd secret : Elles m’appartenaient ces roses Dont les senteurs me déchiraient.
Allais-je choisir la plus belle, Me gorger de miel, en mâcher La corolle surnaturelle Pour m’en soûler et la cracher ?
Allais-je choisir la plus vieille Qui vers moi plus penchée encor Eût offert aux saintes abeilles Un baiser de pétales d’or ?
Allais-je, brute forcenée, Écraser, briser, dévaster Et pétrir la pulpe fanée Avec des doigts ensanglantés,
Et siffler : Elles me dégoûtent ! Toutes les mêmes ! je vous hais ! Tant pis pour vous si je vous plais ! Chacune vous paierez pour toutes !
Ô roses, je fermai les yeux, Et mains jointes et lèvres closes, Défaillant à votre ombre, ô roses, Pleurant toujours, j’étais heureux,
Puisqu’à mon front, crispé souvent, Votre haleine semblait sourire, Que j’usais en vous conservant De mon pouvoir de vous détruire,
Puisque j’étais une harmonie Mêlant comme le vent d’automne Les essences d’une couronne D’illusions épanouies,
Et surtout que flamme pour flamme, Aurore, enfer, amour, rancœur, Peu m’importe en brûlant mon âme Si c’est de joie ou de douleur !