Versos French Charles Le Goffic La Chanson de Marguerite

French poem

La Chanson de Marguerite

by (1863–1932)

Listen in the reader

Elle est comme la rose franche, Qu’un jeune pasteur par oubli Laisse flétrir dessus la branche, Sans se parer d’elle au dimanche, Sans fleurer le bouton cueilli.

Pour bercer son sommeil mystique de Bretonne, Au fond du petit lit où l’on se pelotonne, Je lui chante à mi-voix les chansons de jadis, Viviane aux yeux pers, Merlin ou le Roi d’Ys, Qu’étreignait un démon accroupi sur sa selle. Mais la chanson qu’elle aime entre toutes est celle De Margot, d’une enfant qui mourut en souci De n’avoir pas trouvé d’épouseur. La voici :

Une chanson vient d’être écrite En dialecte léonard, Une chanson sur Marguerite

De Keronar.

C’était la plus riche héritière Qu’on connût chez nos paysans. On l’a menée au cimetière

À vingt-deux ans.

— Margot, Margot, que je te gronde ! Où sont passés ta lèvre en fleurs, Tes fins cheveux, ta gorge ronde

Et tes couleurs ?

— C’est votre faute à vous, ma mère, On vous l’a dit et répété : Rien n’est, hélas ! plus éphémère

Que la beauté.

À quoi me sert d’être jolie Comme un fruit mûr en sa saison, Si par vos ordres l’on m’oublie

À la maison ? Le plus beau tissu devient loque. C’est le destin qu’ont nos appas. Mariez-nous quand c’est l’époque :

N’attendez pas !…

Je veux qu’on m’enterre un dimanche. Creusez ma tombe et semez-y De l’aubépin, de la pervenche

Et du souci.

Pour vous dont les cœurs infidèles Ont fui tout à coup de mon toit, Comme on voit fuir les hirondelles

Au premier froid,

Puisque aujourd’hui dans nos campagnes, Fermier, gentilhomme ou valet. Vous avez trouvé les compagnes

Qu’il vous fallait,

Ô jeunes gens de ma paroisse. Je prierai Jésus, mon Seigneur, Qu’il favorise et qu’il accroisse

Votre bonheur ! Et maintenant sonnez l’antienne. Oignez mon corps d’ambre et de nard. Je n’ai plus rien qui me retienne À Keronar… —

Elle mourut sur ces paroles, Un soir que les vents attiédis Jouaient dans les branches des saules : De profundis !