Versos French Charles Supernant Les Grillons

French poem

Les Grillons

by (1815–1873)

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Dans cette nuit froide et profonde Qui sur les bois jette un linceul. Sous mon toit, comme dans le monde, Sans vous, grillons, je serais seul. De mon foyer, troupe folâtre, Venez égayer les clartés ; joyeux habitants de l’âtre, Chantez, grillons, grillons, chantez.

Souvent ma pensée, asservie Aux tableaux de l’âtre enflammé, Comprit le néant de la vie Au dernier charbon consumé. Si l’œil humain pouvait descendre Au fond des cœurs désenchantés ! — Après le feu reste la cendre... Chantez, grillons, grillons, chantez. Parfois, comme des salamandres, Les flammes dansent sous mes yeux, Traçant d’innombrables méandres Dans leurs élans capricieux ; A cette fête fantastique. Grillons, vous êtes invités. Car vous en êtes la musique... Chantez, grillons, grillons, chantez. Puis, c’est une Sodome ardente Que Dieu d’un regard embrasa... Et je songe à l’enfer de Dante : Lasciat’ ogni spei-anza... — Est-il vrai ? Dieu les abandonne Ceux que son fils a raclietés ?... Non ! il punit, puis il pardonne ; Chantez, grillons, grillons, chantez. La neige au seuil de ma demeure Attache son suaire blanc, Et l’eau, de ma vitre qui pleure, Tombe avec un bruit morne et lent ; Le vent souffle au dehors, dans l’ombre ; Et pourtant, grillons, écoutez ! Plus que la nuit mon âme est sombre... Chantez, grillons, grillons, chantez. A deux genoux dans sa chaumière — C’était la nuit aussi, jadis 1 — On murmurait près de sa bière A voix basse : De profundis ! Je contemplais ses traits livides Avec des yeux épouvantés... — Les cercueils pleins font les cœurs vides-Chantez, grillons, grillons, chantez. Dans l’àtre à la lueur blafarde, La flamme a cessé de courir ; Mon foyer pâli me regarde Avec des yeux qui vont mourir ; La vapeur, blanche d’étincelles, S’en élève en flots argentés... L’âme ainsi retrouve ses ailes ; Chantez, grillons, grillons, chantez. Mais pourquoi toutes ces pensées Dans lesquelles mon cœur s’aigrit ? Je les croyais bien effacées De mon âme et de mon esprit. . . — Des compagnons que j’eus sur terre, Vous, les seuls qui soyez restés, Pour endormir le solitaire, Chantez, grillons, grillons, chantez.

Tant ne fut nice, encor que nice fût Madame Alix, que le jeu ne lui plût. (La Fontaine, Le faiseur d’oreilles.)