French poem
La première eglogue des bucoliques de Virgile
by Clément Marot (1495–1544)
Toy Tityrus, gisant dessoubz l'Ormeau Large, et espez, d'ung petit Chalumeau Chantes Chansons rustiques en beaulx Chantz: Et nous laissons (maulgré nous) les doulx champs, Et noz Pays. Toy oysif en l'umbrage Faiz resonner les forestz, qui font rage
De rechanter apres ta Chalemelle : La tienne Amye Amarillis la belle.
O Melibée, Amy chier, et parfaict, Ung Dieu fort grand ce bien icy m’a faict. Lequel aussi tousjours mon Dieu sera, Et bien souvent son riche autel aura Pour sacrifice ung Aigneau le plus tendre, Qu’en mon Trouppeau pourray choisir, et prendre : Car il permect mes Brebis venir paistre (Comme tu voys) en ce beau Lieu champaistre :
Et que je chante en mode pastouralle Ce, que vouldroy de ma fluste ruralle.
Je te prometz, que ta bonne fortune Dedans mon cueur ne met envie aulcune : Mais m’esbays, comme en toutes saisons Malheur nous suyt en noz Champs, et Maisons. Ne voys tu point, gentil Berger, helas, Je tout malade, et privé de soulas, D’ung lieu loingtain mene cy mes Chevrettes Accompagnées d’Aigneaulx, et Brebiettes. Et (qui pis est) à grand labeur je meine Celle, que voys tant meigre en ceste Plaine, Laquelle estoit la totalle esperance De mon Trouppeau. Or n’y ay je asseurance,
Car maintenant (je te prometz) elle a Faict en passant, pres de ces Couldres là, Qui sont espez, deux gemeaulx Aigneletz, Qu’elle a laissez (moy contrainct) tous seuletz, Non dessus l’herbe, ou aulcune Verdure, Mais tous tremblans dessus la Pierre dure. Ha Tytirus (si j’eusse esté bien sage) Il me souvient, que souvent par presage Chesnes frappez de la fouldre des Cieulx Me predisoient ce mal pernicieux. Semblablement la sinistre Corneille Me disoit bien la fortune pareille. Mais je te pry, Tityre, compte moy Qui est ce Dieu, qui t’a mis hors d’esmoy ?
Je sot cuidois, que ce, que l’on dit Romme, Fust une Ville ainsi petite, comme Celle de nous : là où maint Aignelet Nous retirons, et les Bestes de laict. Mais je faisois semblables à leurs Peres
Les petitz Chiens, et Aigneaulx à leurs Meres, Accomparant (d’imprudence surpris) Chose petite à celle de grand pris : Car (pour certain) Romme noble, et civile, Lieve son chef par sus toute aultre ville, Ainsi que sont les grandz, et hautz Cipres Sur ces Buyssons, que tu voys icy pres.
Et quel motif si expres t’a esté D’aller veoir Romme ?
Amour de Liberté : Laquelle tard toutesfois me vint veoir : Car ains que vint, barbe pouvois avoir. Si me veit elle en pitié bien expres, Et puis je l’euz assez long temps apres : C’est assavoir, si tost qu’eus accoinctée Amarillis, et laissé Galathée. Certainement je confesse ce poinct, Que quand j’estoys à Galathée joinct, Aulcun espoir de Liberté n’avoye, Et en soucy de Bestail ne vivoye : Voire et combien, que maintesfois je feisse De mes Trouppeaux à noz Dieux sacrifice, Et nonobstant que force gras fourmage Se feist tousjours à nostre ingrat Village,
Pour tout cela, jamais jour de Sepmaine Ma Main chez nous ne s’en retournoit pleine.
O Amarille : moult je m’esmerveillois Pourquoy les Dieux d’ung cueur triste appellois : Et m’estonnois, pour qui d’entre nous hommes Tu reservoys en l’Arbre tant de Pommes. Tityre lors n’y estoit (à vray dire) Mais toutesfois (ô bien heureux Tityre) Les Pins treshaultz, les Ruissaulx, qui coulloient, Et les Buissons adoncques t’appelloient.
Qu’eusse je faict, sans de chez nous partir ? Je n’eusse peu de Service sortir, N’ailleurs, que là, n’eusse trouvé des Dieux Si à propos, ne qui me duissent mieulx. Là (pour certain) en estat triumphant (O Melibée) je vey ce jeune Enfant : Au los de qui nostre Autel par coustume, Douze foys l’An en sacrifice fume. Certes c’est luy, qui premier respondit A ma requeste, et en ce poinct me dit : Allez Enfans, menez paistre voz Bœufz,
Comme devant, je l’entends, et le veulx : Et faictes joindre aux Vaches voz Taureaux.
Heureux Vieillard sur tous les Pastoureaux, Doncques tes Champs par ta bonne adventure Te demourront, et assez de Pasture, Quoy que le Roc d’herbe soit despoillé, Et que le Lac de Bourbe tout soillé, Du jonc Lymeulx couvre le bon herbage, Ce neantmoins le maulvais Pasturage Ne nourrira jamais tes Brebis pleines : Et les Trouppeaux de ces prochaines Plaines Desormais plus ne te les gasteront, Quand quelcque mal contagieux auront. Heureux Vieillard, desormais en ces Prées Entre Ruisseaux, et fontaines sacrées A ton plaisir tu te reffreschiras : Car d’un costé joignant de toy auras La grand Closture à la Saussaye espesse, Là où viendront manger la Fleur sans cesse Mousches à miel, qui de leur bruyt tout doulx Te inciteront à sommeil tous les coups. De l’autre part, sus ung hault Roc sera Le Rossignol, qui en l’Air chantera.
Mais ce pendant, la Palombe enrouée, La Tourte aussi de chasteté louée Ne laisseront à gemir sans se taire Sus ung grand Orme : et tout pour te complaire
Doncques plustost Cerfz legiers, et cornuz Vivront en l’Air : et les Poissons tous nudz Seront laissez de leurs fleuves taris : Plustost boyront les Parthes Araris Le fleuve grand : et Tigris Germanie : Plustost sera ma Persone bannie En ces deux lieux : et leurs fins, et Limites Circuiray à journées petites, Ains que celluy, que je t’ay racompté, Du souvenir de mon cueur soit osté.
Helas et nous irons sans demeurée Vers le Pais d’Affricque l’alterée : La plus grand part en la froide Scytie Habiterons : ou irons en Parthie (Puis qu’en ce point fortune le decrete) Au fleuve Oaxe impetueux de Crete. Finablement viendront tous esgarez Vers les Angloys du Monde separez. Long temps apres, ou avant que je meure, Verray point mon Pais, et demeure ? Ma pauvre Loge aussi faicte de Chaulme ? Las s’il advient, qu’en mon petit Royaulme
Revienne encor, je le regarderay, Et des Ruines fort je m’estonneray. Las faudra il, qu’un Gendarme impiteux Tienne ce Champ tant culte, et fructueux ? Las faudra il, qu’ung Barbare estrangier Cueille les Bledz ? O en quel grand dangier Discorde a mis Pasteurs, et Marchans : Las, et pour qui avons semé nos Champs ? O Melibée, plante Arbres à la Ligne, Ente Poyriers, mectz en ordre la Vigne : Helas pour qui ? Allez jadis heureuses, Allez Brebis, maintenant malheureuses. Apres cecy, en ce grand Creux tout vert, Là où souvent me couchoys à couvert, Ne vous verray jamais plus de loing paistre Vers la Montaigne espineuse et champaistre : Plus ne diray Chansons recreatives : Ny dessoubz moy pauvres Chevres chetives Plus ne paistrez le Treffle florissant, Ne l’aigre fueille au Saule verdissant.
Tu pourras bien (et te pry, que le vueilles)
Prendre repos dessus des vertes fueilles Avecques moy ceste Nuict seullement. J’ay à souper assez passablement, Pommes, Pruneaux, tout plein de bon fructage, Chastaignes, Aulx, avec force Laictage. Puis des Citez les Cheminées fument, Desjà le feu pour le soupper allument : Il s’en va nuict, et des haultz Montz descendent Les Ombres grands, qui parmy l’Air s’espendent.