French poem
La Réponse
by Edgar Quinet (1803–1875)
Pars, messager, tout dort encor ; Pars dans la nuit au son du cor ! Au son du cor, pars : voici l’heure Où sur ma tente qu’elle effleure L’étoile luit ; où mes soldats Dorment sur l’herbe qui ruisselle ; Où la vedette au parler bas À dit : " Garde à vous, sentinelle ! " Pars, messager, avant le jour. L’étoile dort ; le vent sommeille ; Le tambour bat, le camp s’éveille. Pourquoi n’es-tu pas le vautour ? Là-bas où l’horizon s’incline, Tu porterais en bondissant Ma lettre écrite avec du sang. " Napoléon à Joséphine. Sous vos rideaux ne pleurez pas : Mon cœur ne bat dans ma poitrine Qu’auprès de vous. Dans les combats, Il est d’airain ; sous la mitraille, Quand j’ai fait mon plan de bataille, Le soir, sur l’affût d’un canon, Je pense à vous. De votre nom Je me souviens quand la pelouse Du sang des morts baigne ses fleurs.
Non, non, d’Arcole et de ses sœurs Jamais ne soyez plus jalouse : Leurs jeux ne sont que jeux d’enfants, De vierges aux fronts rougissants. Ma tâche à peine est commencée, Et déjà ma gloire est passée.
L’éternel a mis en ma main Son marteau pour frapper la terre, Et moi, sur le bord du chemin, Je perds mon temps et mon salaire. Sur le sentier que j’ai foulé Pas un empire n’a croulé, Et l’herbe croît sur ma victoire. Dans le Nil ou dans le Jourdain Je n’ai pas encor mené boire Mon cheval aux sabots d’airain ; Pendant qu’à mon âge Alexandre Avait tari tout le Scamandre, Ôté sa tiare au persan, Son toit de marbre à Tyr en cendre, Et son orgueil au mont Liban. Si je retournais en arrière, Tant qu’un soldat suivra mes pas Pour vous rapporter ma poussière, Vous me chasseriez de vos bras ; Et de mon sabre qui se rouille Vous me feriez une quenouille.
Quand il nous viendra des enfants, Ils me renieront pour leur père, Si dans leurs berceaux triomphants À leurs pieds je ne mets la terre. J’ai glané l’épi de la guerre Que la faucille de César
Avait oublié par hasard Dans le sillon de l’Italie. L’Occident me gêne et m’ennuie : Son maigre sol est sans engrais Pour enraciner à jamais L’arbre sanglant de mon génie.
Son écho trop vite est lassé, Et son encens trop tôt passé. Son vin amer trop vite enivre. Il n’a qu’une page en son livre Que le vent par le vent poussé, Chaque jour, emporte et déchire Avec le nom de son empire. Le pays que j’aime le mieux, C’est l’Orient aux vastes cieux : Il a de hautes pyramides, Et des monts de sables arides, De vieilles villes de granit Où mon aiglon fera son nid. Il a des puits de renommée Pour désaltérer mon armée, Et l’écho des déserts béants Pour des batailles de géants. Là-bas des sphinx au front d’ivoire Veilleront au pied de ma gloire, De peur que les boucs du chemin Ne rongent ses ongles d’airain. Ma tente y sera mieux dressée : C’est le pays de ma pensée. Adieu. Je pars pour le désert. Je n’en puis dire davantage. En égypte où le Nil se perd Envoyez-moi votre message. "