French poem
Le Message
by Edgar Quinet (1803–1875)
Pars, messager, tout dort encor ; Pars dans la nuit, au son du cor ! Au son du cor, pars : voici l’heure Où sur son calice d’amour Le rossignol palpite et pleure, Où l’étoile éveille le jour, Où l’aube, en sortant des nuages, Surprend le secret des messages. Pars, messager ; mon cœur te suit, Et ta trace à mes yeux reluit. Pourquoi n’est-tu pas l’hirondelle ? Tu volerais là-bas comme elle ; Puis tu verrais sur le chemin Un capitaine au front d’airain. Porte-lui ma lettre fermée, Et de pleurs encore embaumée.
Joséphine à Napoléon. Au milieu du bruit des cymbales, Quand près de vous sifflent les balles, Vous souvenez-vous de mon nom ? Au milieu des cris d’une armée Quand vous rêvez, est-ce de moi ? Non, vous ne rêvez que fumée, Que lourds canons, tente de roi. Vous aimez d’amour votre épée, À vos côtés de sang trempée, Plus que votre femme, cent fois, Sous ses rideaux pâle et sans voix. Avez-vous fait vos fiançailles Avec Arcole ou Rivoli, Avec la vierge de Lodi, Ou la vierge des funérailles ? Avez-vous donc mis votre anneau Au doigt sanglant de vos batailles, Pour les aimer jusqu’au tombeau Plus que vos sœurs et que vos frères ? Que vous font mes larmes amères ? Sitôt que votre étoile luit, On dit que, le jour ou la nuit, Vous êtes, depuis mon veuvage, Là-bas, un lion de carnage. Que je voudrais, de mon balcon, Sur votre cheval de bataille Vous voir passer, quand le clairon Aux lèvres d’or crie et tressaille ; Quand une ville tout en deuil Pour vous met ses clefs sur le seuil ; Quand votre écharpe se déplie, Et que les femmes d’Italie Sous les orangers vont s’asseoir, Disant : " Qu’il était beau ce soir ! " Est-il vrai que dans la poussière Sur vos épaules ruisselants, Vos longs cheveux traînent sanglants, Comme d’un casque la crinière ;
Que sous l’ombre de Rivoli Votre front encore a pâli ; Et que la soif et le carnage Ont tant maigri votre visage ?
Toutes les nuits je vous attends, Et sans dormir je compte l’heure. Toutes les nuits, sans vous, je pleure Sitôt que grondent les autans. Quand reviendrez-vous de la guerre ? Pour recommencer vos combats, Avez-vous donc de leur poussière Ressuscité vos vieux soldats ? Voulez-vous au bout de la terre, Tout sanglants, sans pain, sans souliers, Traîner ces fantômes à pieds Dans votre fantôme de gloire ? Pour me revoir attendez-vous Que je me meure à vos genoux ; Qu’à votre front chaque victoire Mette une ride pour bandeau ; Que vous ployiez sous le fardeau, Ou qu’une blessure éternelle Glace votre cœur plus froid qu’elle ; Ou que vos grenadiers en deuil Vous embaument dans le cercueil ? Si vous m’aimez, quittez l’armée, Quittez les camps et la fumée. Je ne rêve, si je m’endors, Que de hiboux, d’oiseaux des morts, Je n’en puis dire davantage. Ah ! Revenez, sinon je meurs. Je vous écris avec mes pleurs. Adieu ! J’attends votre message. "