French poem
La Bigolante
by Édouard Grenier (1819–1901)
Ami, tu verras à Venise, Dans la cour du palais ducal, Ciselés d’une main exquise, Deux puits revêtus de métal.
C’est là que, sveltes, court-vêtues, Tout le jour les porteuses d’eau, En découvrant leurs jambes nues, Plongent & retirent leur seau.
Au balcon de la haute loge, Malade & dévoré d’ennuis, Un pâle enfant, le fils du doge, Se penche & regarde les puits.
Fiévreux, il attend qu’apparaisse Une forme au charmant contour, Qui sur la margelle se baisse Et se relève tour à tour.
Enfin, à l’heure accoutumée, Pieds nus, chantant un gai refrain, Il contemple sa bien-aimée Qui vient remplir ses seaux d’airain.
Un instant la vie & sa flamme Étincellent dans son regard ; Puis tout s’éteint ; il perd son âme Dès que la jeune fille part.
Car c’est la jeune Bigolante, Qui prit son cœur sans le vouloir ; Et la plébéienne insolente Ne semble pas même le voir !
Sur un lit à colonnes torses, Qu’abrite un baldaquin doré, Le fils du doge gît sans forces, Le front morne & décoloré.
À quinze ans ! à l’âge où la vie Doit s’épanouir dans sa fleur, Où le corps & l’âme ravie Devraient ignorer la douleur !
La dogaresse consternée Consulte & pleure vainement ; Son fils dans sa fièvre obstinée Se meurt silencieusement.
« Oh ! parle ! Tu peux tout me dire. As-tu quelques chagrins secrets ? Va, tout ce que ton cœur désire, Tu l’auras, je te le promets. »
C’est ainsi que la pauvre mère Prie & pleure au chevet du lit. L’enfant soulève sa paupière, Rougit, soupire & puis pâlit.
Il murmure : « O mère chérie ! Je vais te dire, je voudrais, Du balcon de la galerie, Voir encor la cour du palais. »
On le couvre de blanche laine, De molle hermine & d’édredon ; Un géant à la peau d’ébène L’emporte comme un nourrisson.
Sa mère auprès de lui tremblante Dit : « Rentrons, voici le serein. — Non, je veux voir la Bigolante Remplir ses seaux au puits d’airain. »
Elle vient enfin, belle & fière Sous son noir chapeau frioulais, Et monte les marches de pierre, Sans voir les hôtes du palais.
« C’est assez, mon fils, c’est trop même ; Quittons l’air froid de cette cour… — Ah ! ne vois-tu pas que je l’aime Et que je meurs de cet amour ! »
Il s’évanouit. La surprise Arrête la mère un instant : « Qu’on m’amène l’enfant qui puise ! » Dit la dogaresse en sortant.
Dans la salle d’or constellée, Étonnée & l’œil ébloui, La jeune fille est installée Près du jeune homme évanoui.
Son front morne enfin se soulève ; Mais quand il voit ces traits chéris, Il se croit le jouet d’un rêve Et referme ses yeux surpris.
Puis il les rouvre, &, sans rien dire, Lentement s’accoude, & soudain, Pour voir si vraiment il délire, Au cher fantôme il tend la main.
O joie ! Il sent une main brune, Brune, mais fine, où le soleil, L’eau des puits, l’air de la lagune, Ont laissé leur baiser vermeil.
Il la prend, l’étreint & la pose Sur son cœur satisfait enfin. Alors de sa paupière close Jaillissent de longs pleurs sans fin.
« Mon fils, qu’as-tu ? lui dit sa mère, Calme-toi, n’es-tu pas heureux ? As-tu quelque autre peine amère ? Dis-nous encor ce que tu veux ?
— Je ne veux rien, plus rien au monde, Ni même dans l’éternité, Rien que cette ivresse profonde Que je savoure à son côté !
Nous nous marîrons ! quelle fête ! Et nous nous aimerons toujours ! » La jeune fille, stupéfaite, Se lève, & répond sans détours,
En retirant sa main pressée Des mains du pâle enfant princier : « Monseigneur, je suis fiancée, Et j’aime Azo le gondolier. »
Il crie, une sanglante écume Monte à ses lèvres dans l’effort ; Le cœur brisé par l’amertume, L’enfant s’affaisse & tombe mort.
À Saint-Marc, l’église ducale, Le fils du doge est enterré ; Sa mère, sous la même dalle, A rejoint l’enfant adoré.
Souvent auprès du mausolée On voit dans l’ombre du pilier Pleurer une forme voilée : C’est la femme du gondolier.
La Bigolante est toujours belle ; Le temps n’a fait que l’effleurer. Mais qu’elle est pâle ! Souffre-t-elle ? Pourquoi donc vient-elle pleurer ?
C’est que de la dalle glacée Un appel invincible sort ; Toute autre image est effacée : L’enfant a vaincu par la mort.
Elle l’aime, & la pauvre femme, Désormais blessée à son tour, Languit & meurt pour la jeune âme Dont elle a dédaigné l’amour !