French poem
Prière secrète
by Émile Deschamps (1791–1871)
Mon Dieu ! toi qui sais tout, oh ! ne m’ordonne pas D’atteindre aux sombres jours de la froide vieillesse ; De voir mon corps s’user, et tomber pièce à pièce, Et la destruction me gagner pas à pas ; D’être un morne objet d’épouvante, Ou qu’on suit d’un regard moqueur ; D’assister enfin, moi vivante, Aux funérailles de mon cœur !
Grâce ! ne permet pas, mon Dieu ! que je survive A l’espérance fugitive, Aux illusions, mon trésor. Grâce ! qu’avant la nuit mes paupières soient closes, Tandis que le sourire encor Effleurera mes lèvres roses !
Je ne veux point peser ma vie au poids des ans ; La mesurer au cours des heures prolongées ; Je veux seulement, Dieu des âmes affligées, Après tant de désirs et de rêves cuisants, Connaître ce bonheur, qu’un vague espoir devine ; Voir s’épanouir un seul jour, Dans toute sa beauté, la fraîche fleur divine De la jeunesse et de l’amour !
Je veux, un seul été, m’enivrer de délice Dans la coupe mortelle ; … il faut Que mon rêve céleste ici-bas s’accomplisse… Et puis, mon Créateur, rappelle-moi, là-haut, Où, parmi les soleils, tes magnifiques sables, Je serai, si tes bras ne me font pas défaut, Un des esprits impérissables !…
Là-haut, où, quand les temps comme un torrent ont fui, L’éternité s’allonge, à soi-même pareille ; Où, — prodige adorable ! — on ne devient pas vieille. Où le plaisir n’est point le père de l’ennui ; Là-haut, où rien ne se passe, où rien n’est infidèle ; Où les félicités, les amours n’ont point d’aile, Où demain ne doit plus menacer aujourd’hui.