French poem
26 (Ah ! la chanson du Dauphiné…)
by Émile Trolliet (1856–1903)
Ah ! la chanson du Dauphiné ! Si je pouvais, prédestiné, En syllabes d’or la traduire, Comme aux ravines de mon cœur Je l’écoute perler et bruire Sur un rythme des ans vainqueur !
Car en vain les longues années, Sous les doigts du temps égrenées, Vont m’éloignant de mon berceau, Sans cesse je l’entends qui chante Source intime, jaseur ruisseau, La chanson naïve et touchante.
Ta chanson, mon pays natal, Roulant ses notes de cristal En tous les coins de ma mémoire ; Musique altière que tu fais Dans la nature ou dans l’histoire, Et tes hauts pics et tes hauts faits.
Une race chevaleresque Vit en ce cadre pittoresque, Et ton passé vaut ton décor ; Et du grand Bayard au brin d’herbe, Hommes et choses sont d’accord Pour chanter romance superbe.
Et d’accord cimes… et cités Qui, sur les sommets indomptés, Ont dressé leurs tours indomptables ; Cités de sourire et d’orgueil Par leurs créneaux, très redoutables Et très douces par leur accueil.
Et les trois roses delphinales, Aux patriotiques annales Fleurissent, éclatant blason ; Et n’allez pas croire que noble Rime au hasard et sans raison Si richement avec Grenoble.
L’Allobroge, aux creux des torrents, A bu le mépris des tyrans, Mais calme et fier, il appareille La raison et la liberté ; Car l’Alpe joue à son oreille Une hymne de sérénité.
Oui, sublimes sont les arpèges Que sur le blanc clavier des neiges Ou dans l’orgue sombre des pins Exécute l’Alpe éternelle ; Et des Mozarts et des Chopins L’âme harmonique habite en elle.
Si chantante est la voix des eaux Qui dévident leurs bleus fuseaux Dans les prés verts, molle couchette, Et dont le grelot ruisselant Se marie avec la clochette Des troupeaux roux, tachés de blanc !
Ô monts, virtuoses candides !… Et dans les clairs matins splendides La vallée en un pur frisson Entend l’aubade que fredonne Ce moine pieux, le grand Som À cette vierge, Belledonne…
Et mon cœur aux monts dauphinois Fait écho, mais en tapinois ; Et le concert aux mots rebelle Sous mon sein reste emprisonné — Pour être dite elle est trop belle La chanson du beau Dauphiné.