French poem
La Vie ardente
Mon cœur, je l’ai rempli du beau tumulte humain. Tout ce qui fut vivant et haletant sur terre, Folle audace, volonté sourde, ardeur austère Et la révolte d’hier et l’ordre de demain N’ont point pour les juger refroidi ma pensée. Sombres charbons, j’ai fait de vous un grand feu d’or N’exaltant que sa flamme et son volant essor Qui mêlaient leur splendeur à la vie angoissée.
Et vous, haines, vertus, vices, rages, désirs, Je vous accueillis tous, avec tous vos contrastes, Afin que fût plus long, plus complexe et plus vaste Le merveilleux frisson qui m’a fait tressaillir. Mon cœur à moi ne vit dûment que s’il s’efforce ; L’humanité totale a besoin d’un tourment Qui la travaille avec fureur, comme un ferment, Pour élargir sa vie et soulever sa force.
Qu’importe, si l’on part, qu’on n’arrive jamais, Et que l’on voie au loin se déplacer les cimes ! L’orgueil est de monter toujours vers un sommet Tenant la peur de soi pour le plus vil des crimes ; Celui qui choit s’est rehaussé, quand même, un jour, S’il a senti l’enivrement de la mêlée L’exalter à tel point dans la haine ou l’amour, Que sa force soudaine en parut décuplée.
Et puis toucher, goûter, sentir, entendre et voir ; Ouvrir les yeux pour regarder l’aube ou le soir Dorer un horizon ou rosir un nuage ; Marcher près de la mer et chanter sur la plage ; Écouter le vent fou danser sur la forêt Comme sur un brasier de flammes végétales ; Recueillir un parfum dans un flot de pétales ; Sucer le jus d’un fruit intarissable et frais ; Ou bien vouer des mains aux caresses profondes, Le soir, quand, sur sa couche amoureuse, la chair S’illumine du large éclat de ses seins clairs ; Dites ! n’y eût-il rien que ces bonheurs au monde Qu’il faut les accueillir pour vivre, éperdument.
Ô muscles que je meus avec emportement ! Ô rythmes de mon sang qui m’allégez tout l’être Et mêlez on ne sait quelle fièvre à votre cours ! Voici que mon cerveau se ranime à son tour Et qu’il cherche et se tend pour découvrir, peut-être, Dans l’univers profond un peu de vérité. Et je tremble et j’exulte à ouïr le mystère Parler comme quelqu’un qui parlerait sous terre, Et le sol bat et mon cœur rouge et contracté
S’écrase sur ce sol pour mieux entendre encore ; Mais déjà le silence a remplacé tout bruit Et le soir tombe, et le deuil choit, et c’est la nuit Et rien ne bouge plus dans la terre sonore. Heureux, pourtant, celui qui ne sanglote pas Et repousse quand même avec un orgueil rude La trop facile et vieille et douce certitude Dont les cœurs les plus francs, en notre temps, sont las. Une autre foi s’élève et pousse aux découvertes Nettes, sûres, innombrables, quoique jamais Claires au point de lui livrer tous les secrets ; L’âme nouvelle a limité sa force experte À conquérir, non plus le ciel, mais l’univers. Calcul précis, coups d’œil soudains, recherches lentes, Dieu sait quelle fureur admirable la hante Et quel essor lui impriment tous ses revers.
Plus une œuvre est ardue et plus je la sens proche De mon courage dur et de mon orgueil droit. Mes chants ont retenti en ces heures d’effroi Où le malheur tenait mon corps sous sa mailloche. La bondissante mer m’a rempli de ferveur ; J’ai célébré la tempête, le vent, la neige, L’espace en marche et l’horizon et son cortège De nuages volants et de rouges lueurs. L’âpre nature a guerroyé par tout mon être Lui imprimant la loi de sa férocité, Pour qu’à mon tour j’éduque aussi ma volonté À me bâtir un front qui doit rester mon maître.