French poem
Le Cri
Ô cri Qui retentis, ici, Monde, l’écoutes-tu à travers tes ruines Gronder et s’exalter de poitrine en poitrine ?
Ce n’est plus le grand cri d’amour miraculeux Que les peuples jadis se renvoyaient entre eux ; C’est le cri d’aujourd’hui, Que fait courir, immensément, de plaine en plaine, La haine.
Tu l’entends, Dniéper, et tu l’entends, Volga, Et toi, Seine si douce, et toi, Loire si belle, Et toi, libre Tamise, et toi, Escaut, rebelle Aux outrages récents comme aux vieux attentats. Sur tes sommets neigeux où la foudre s’écrase Tu l’entends retentir en tes gorges, Caucase. La nuit lucide et pure et le matin lustral Frémissent à l’entendre éclater dans l’Oural. Avec des pleurs mêlés à sa rage infinie Il descend longuement sur la rouge Arménie, Il déchire Erzeroum, Mouch, Sert, Bitlis et Van, Se glisse sur le flot et saute dans le vent Pour aller émouvoir et troubler l’Amérique ; Il vole de Sydney vers le Cap, en Afrique, Il s’exalte, se multiplie et se grossit, Mais s’il s’épand là-bas, il se ramasse ici, Et par-dessus ville et forêt, fleuve et montagne, Frappe à la fois ton cœur et ta gloire, Allemagne.
Tu as voulu tuer dans l’homme l’être humain Qu’un Dieu presque tremblant avait fait de ses mains Pour qu’il fût l’ornement et la clarté du monde ; Ses yeux dont la lueur était probe et profonde, Tu leur appris un jour l’espionnage ardent ; Tu glissas le mensonge atroce entre ses dents Et sa langue se fit perfide et acérée ; Tu détournas ses bras des besognes sacrées Et les rendis experts aux métiers de la mort ; Tu faussas l’homme et dans son âme et dans son corps, Le surveillant toujours pour que jamais la force Droite et fière n’entrât triomphante en son torse Et ne dressât son front délivré vers les cieux ; Tu rabaissas sur lui tes poings astucieux, Bienheureuse d’être à tel point morne et terrible ; L’honneur et les serments s’égaraient dans ton crible, L’or de leur grain s’en échappait pulvérisé ; Tu fis sortir de Dieu le mal organisé Et peu à peu ce mal composa la prière Que ton rouge empereur promenait sur la terre Pour séduire et tromper les papes et les rois.
Allemagne, Allemagne, L’horreur de tous côtés autour de toi s’accroît ; Elle t’entoure ainsi qu’un cercle de montagnes Qui vivantes s’approcheraient Et de l’aurore au soir et du soir à l’aurore Te cerneraient et crouleraient. Pourtant si l’on t’exècre ainsi, c’est moins encore Pour tout le sang versé en tes crimes déments Que pour avoir pensé si monstrueusement.
Ô cri Qui retentis, ici, Si tragique, aujourd’hui, Tu peux courir, immensément, de plaine en plaine, Car tu es juste, ô cri, Bien que tu sois, la haine.