Versos French Emile Verhaeren Le Valet de cœur

French poem

Le Valet de cœur

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Au bal de la Reine de Pique Un valet rouge est aperçu. « Toi, l’As, pourquoi l’avoir reçu

Par ta poterne trilobique ? »

Puisque Kato lui fut volée, Il vient, le beau valet flamand, D’un cabaret du port de Gand

Le cœur jaloux, l’âme brûlée,

Espionner, de point en point, Ce bal d’ombres et de poupées

— Blason de sang, guivres crispées, Et lions noirs sur son pourpoint. —

Le Roi de trèfle, un irritable Mais beau soiffeur de vins gascons : « À nous filles, brocs et chansons ! »

L’invite à honorer sa table

Et conte, avec un élan fou, Comment il prit, par fantaisie, Ardent, mais plein de courtoisie,

La Dame et le Valet d’atout.

Quand Charles VII, le roi de France, Le fit venir jusque Paris, Il y parut si peu surpris

Que le roi fit la révérence.

Au royaume des Bataclans Son coup d’estoc fit tel tapage, Que l’écho redit, d’âge en âge,

Ce coup porté, voici mille ans.

Le beau valet, vêtu de rouge Malgré l’éloquence du roi Et des gestes jetant l’effroi

Parmi les bouteilles, ne bouge.

Il regarde les gros galons Courir sur sa jaquette rousse Et songe à l’Uitzet clair qui mousse,

Dans les pintes des buveurs blonds,

À Gand, chez Jean Terlinck, le riche Mais obligeant patron de ceux Qui débarquent, en habits bleus

Et toquets blancs, des mers d’Autriche.

Quand le valet s’en revenait Avec des bricks et des gabares, Chaque printemps, des Baléares,

Maître Terlinck l’entretenait

De sa fille Kato, la tendre Et gente amie au regard clair,

Vivace et saine comme l’air,

La plus belle rose de Flandre.

« Un jour, il en sera l’époux, Lui, le valet ! Sur la lanterne Un peu vieille de la taverne

Leurs noms luiront hardis et fous. »

Le beau valet rêvait merveilles, Il se voyait, large et replet, Trôner dans l’or et le reflet

Des brocs taillés et des bouteilles.

Un lustre rouge incendierait Les ivresses et les extases : Miroirs aux murs, fleurs en des vases,

Et seule, au clair du cabaret,

Kato, droite et superbe à rendre Béants d’amour les plus distraits, Pulpe grasse, pétales frais,

La plus belle rose de Flandre !

Ce joyeux rêve ornemental

Grandit à peine en sa pensée, Qu’elle devint la fiancée

D’un gros bourgeois fondamental ;

Puis épousa la pléthorique Fortune et les ronds yeux ardents Et la palissade de dents

D’un bon prince venu d’Afrique.

Depuis, l’ayant cherchée au loin Mais vainement, par la Hollande Et par les ports de la Zélande

Où l’Escaut jaune aux mers se joint,

Dissimulant tous propos aigres, Sur son bourreau fantasque et noir, Le beau valet l’attend, ce soir,

Au bal paré des cartes nègres.

Sur des balcons lourds et cornus Où se chamaillent quelques masques, Il reconnaît tels gants fantasques

Et tels regards et tels yeux nus

Et telle bouche avide et grosse « C’est lui ! » — dont les baisers malsains Se promènent, parmi des seins

Et des nuques de chair précoce.

Le beau valet, adroitement, Met sa main preste, entre la lèvre Et les fleurs de chair, dont il sèvre,

Par un soufflet, le noir amant.

Grand tapage, fiévreux tumulte ! Les dames fuient à cet affront, On s’interroge, on s’interrompt.

À part, le Roi de trèfle exulte.

Il note chaque coup reçu ; Et l’assaut vif, comme une étreinte, Quand le valet attaque en quinte

Son ennemi pourpre et pansu.

Un coupé droit, ardent, lyrique, Et l’épée âpre et nette atteint

Le torse d’or et de satin

Du bon prince venu d’Afrique.

Ses yeux de jais semblent partir, Son regard d’une ombre se couvre, Mais de la bouche qui s’entrouvre

Le valet rouge entend sortir :

« À quoi bon vivre, ami ; la porte Et pour ton poing et pour le mien Est close — et rien ne sert à rien,

Puisque Kato, notre âme, est morte.

Tu m’as distrait par ton soufflet D’une posthume ardeur galante Et d’une pose nonchalante…

Merci — Ton coup mortel me plaît ! »

Il est parti, le Valet rouge, Tout à coup noir comme la nuit, Avec un deuil si clos en lui,

Que sa face depuis ne bouge.

On ne sait plus quel gars il fut,

Ni quel éclair, ni quelle sève Brûlait et nourrissait son glaive.

Il est celui qui va sans but,

Insoucieux de sa flamberge Et de l’honneur d’être l’atout, Quand Jean Terlinck commence en Août

Le whist du soir, en son auberge.