French poem
Mes yeux
Oui, tout s’exaltera et fleurira encore Sans que manque une rose aux jardins de l’aurore Ou que s’éteigne un astre aux terrasses des cieux ; Oui, tout rajeunira sous le vent merveilleux Dans la pleine lumière, Quand vous, hélas ! ne serez plus, mes yeux, Que cendre vaine sous la terre. Vous étiez doux et lumineux pourtant ; Et les hivers, et les étés, et les printemps Ne revêtaient mon vers de leur beauté profonde Que parce que d’abord, vous seuls, mes deux yeux clairs, Aviez aimé le sol, les bois, le vent et l’air Et la splendeur innombrable du monde.
Vous paraissiez alors deux flambeaux de ferveur Doucement inclinés sur le charme des choses : Vous étiez à l’affût du secret qui compose Le dessin d’un rameau ou l’éclat d’une fleur ; Vous induisiez mon âme à la belle prière Devant tout ce qui reste ardent, vivace et pur Et les pois de senteur et les roses trémières Ornaient, comme un autel, la blancheur de mes murs.
Et vous alliez vers les hommes des autres plaines Avec un émoi simple et doux Pour découvrir sous leurs paupières Le même feu qui s’attisait en vous. Et vous alliez encor vers les hommes des villes Dont l’œuvre formidable et tragique mutile, Pour forger l’avenir, les monts et les forêts ; Des pleurs sourdaient en vous, avec d’anciens regrets, Mais la force abondante et dûment asservie Aux calculs merveilleux et précis des cerveaux Vous semblait provoquer le miracle nouveau D’où surgirait, plus vaste et plus sûre, la vie.
Et vous alliez toujours, et vous alliez encor Lorsque la nuit d’hiver éclairait ses mystères Dieu sait par quels chemins de ténèbres et d’or Vers les feux bienveillants dont s’exaltait la terre.
Et vous cherchiez, là-haut, la plus humble lueur, L’astre le plus perdu qu’entraînaient d’autres mondes Pour lui vouer soudain une tendresse profonde Par besoin de ferveur. Je vous ai tant aimés, avec la fierté d’être Toujours avide, ému, tendre et religieux, Mes yeux, Que les siècles se souviendront peut-être, Même en des jours sans art, De tout l’amour que j’ai pu mettre Et conserver en vos regards.