Versos French Emile Verhaeren Sur les quais

French poem

Sur les quais

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Te souvient-il, te souvient-il De ces longs soirs d’avril Qui, tantôt clairs et tantôt sombres, Faisaient mouvoir de vastes ombres, De plaine en plaine, sur la mer ? Comme du fond d’un pourpre et lumineux désert Sortaient de l’horizon marin les beaux navires Dont on n’apercevait d’abord que le grand mât,

Mais qui montaient et grandissaient et s’exaltaient Et déployaient déjà sur le ciel incarnat Les aigles larges de l’Empire.

L’océan tout entier semblait porter leur poids Et les jeter de flots en flots jusqu’à la côte. L’œil distinguait bientôt et les vergues en croix Et le tillac bombé sur la carène haute ; Une sirène d’or se dressait à l’avant ; Les cordages sifflaient sous les lèvres du vent ; On entendait chanter un mousse dans les voiles ; Les navires soudain modéraient leur essor Et, le môle franchi, s’ancraient au fond du port, Dans un coin d’eau où scintillaient des feux d’étoiles.

Ils y dormaient, lassés et lourds, toute la nuit, Écoutant, sous le ciel, les chansons journalières Que chantent dans les tours les cloches familières, À ceux qui de loin s’en reviennent au pays.

Mais, dès le lendemain, dans l’aube molle et grasse, De brusques débardeurs envahissaient le pont Pour disperser, au long des quais, en des wagons, Tous les fragments du monde et les morceaux d’espace Que contenaient les flancs des navires profonds. Et tout à coup apparaissaient dans la lumière Entre le ciel et l’eau De merveilleux métaux : Un levier les serrait en son mobile étau Et déposait leurs blocs, doucement, sur la terre ; Des bois compacts et durs comme les pierres, Des troncs rouges et violets, Absorbaient le soleil en leurs brusques reflets. La cale était pareille au fond d’un ossuaire Où se courbaient, parmi les cornes et les dents, Les grands arcs des ivoires blancs Et les griffes, encor vives comme des ronces, Des lynx et des chacals, des tigres et des onces.

On accourait du plus lointain des carrefours Pour voir les larges peaux des aurochs et des ours. Sur l’aire des hangars immensément s’étendre, Et les mufles crispés et tordus des lions Pendre des deux côtés aux flancs des camions Et grimacer soudain, dans la boue et la cendre. Parfois, là-haut, dans les agrès entremêlés, On se montrait, à l’arrière des hauts navires, De grands oiseaux pareils à des cieux étoilés, Tandis que, sur l’avant, on pouvait voir reluire Un faste glacial de pourpres minéraux.

Et les marins contaient les gestes fulguraux Des orages, là-bas, dans les nuits tropicales, Les vents qui jusqu’au ciel soulèvent le désert Et de Chypre à Batoum les caps et les escales, Quand le parfum des fleurs voyage sur la mer. Ils fumaient, en parlant, les lourds tabacs d’Asie Et leurs mains se chauffaient à leurs pipes roussies.

Parfois ils déballaient sous la lampe, les soirs, La figure d’un dieu mystérieux et noir Dont le temple était une montagne ouvragée. Même ils avaient volé au fond des hypogées Des coffrets ténébreux de cèdre et de santal, Et leur voix fredonnait un chant oriental Que les filles d’Alep, quand l’ombre se fait dense, Scandent de leurs pas lents et mêlent à leur danse.

Ils racontaient encor Les bonds jusques aux cieux des cités d’Amérique Et leurs ports chevelus de câbles électriques, Et leurs phares fixes et clairs Dont la brusque lueur semblait grandir la mer ; Ou bien encor Les longs calmes profonds sur les flots sans écume Où tout ce qui soufflait de vent Mouvant Se fût ligué en vain pour courber une plume. Ils disaient la splendeur des promontoires d’or ; Les diamants mouillés des vagues qui déferlent ; Le geste sinueux et l’élan des plongeurs Qui descendaient dans les lueurs

Aux profondeurs Pour en tirer soudain des coraux et des perles.

Et puis, rapidement, pour en finir, Ils rassemblaient, comme au hasard, leurs souvenirs Pour les laisser voguer à la dérive Du Ténériffe au Cap et du Cap aux Maldives.

Mais terminaient toujours Par affirmer qu’ils avaient vu à Singapour, Un jour, Un albatros géant, comme un aigle d’empire Mettre à l’ombre de son grand vol tout leur navire.

Ainsi évoquaient-ils, avec des gestes lents, La vie éparse à l’autre bout des Océans, Et l’on venait du fond des quartiers solitaires De tous côtés vers eux Pour regarder avec fièvre leurs yeux Qui avaient vu toute la terre.