Versos French Émilie Evershed Le Laurier Rose

French poem

Le Laurier Rose

by (1800–1879)

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Le vent soufflait sous un ciel noir, Quand de ses souvenirs un soir Une vieille femme, qu’on pense De race indienne, me dit Que de loin dans sa souvenance Datait la légende qui suit :

« Quand la Louisiane espagnole, Sommeillait sous la brise molle ; Quand les souples forêts pliaient Sous les mille fleurs des lianes, Que les zéphyrs au loin portaient Les fraîches senteurs des savanes ;

« Lorsque sous les bords escarpés Du fleuve géant, loin groupés On voyait légers, pleins de force Des Indiens, jeunes et vieux, Sur leurs légers canots d’écorce Glisser sur les flots onduleux ;

« Quand pointait parfois une voile, Les yeux sur cette blanche toile La demandaient à l’Océan, Dont alors il était avare. Chacun se rendait d’un élan Pour fêter l’événement rare.

« Quand la ville aux rares maisons, Dont on voyait les blancs pignons Parmi de verts et frais ombrages ; Et quand des fragments de tribus Alors pittoresques, sauvages, Dormaient sous ces arbres touffus ;

« Et lorsque de petits îles Sur le fleuve aux ondes tranquilles Flottaient en bouquets animés D’insectes aux ailes de gaze, Où des vers luisans enflammés Brillaient de reflets de topaze ;

« Et lorsque les Opelousas, Ainsi que les Attakapas, Campagnes aux vastes prairies, N’offraient en ces antiques temps, Sur leurs rives toutes fleuries, Que quelques rares habitans,

« Un petit lac en miniature S’offrait au sein de la verdure : On le nommait Catahoulou. Ses bords aux fleurs toutes vermeilles Encadraient ce joli bijou Comme autant de fraîches corbeilles.

« Près de la ville de Saint-Martin Et près d’un tortueux chemin Peut-être le voit-on encore ; Pays aux fleurs, aux magnolias, Que le brillant soleil colore. Là vivaient lors de fiers Chactas.

« Et lorsque la foi primitive, Là, des chrétiens était naïve, Alors il s’élevait parfois Une petite église Dont le frêle clocher en bois Laissait partout jouer la brise.

« Et lorsqu’on prenait le pays Des pauvres parias, jadis ; Près de ce lac, une famille Chérissant le nom espagnol Elevait une jeune fille Née indienne sur ce sol ;

« Mais elle savait que son père Etait blanc, car sa pauvre mère Parlait à chaque instant du jour, Dans ses tristesses, dans ses larmes, De cet homme, son seul amour, Brave soldat mort sous les armes.

« Aïta, c’est là qu’il rêvait, Auprès des fleurs qu’il cultivait. Regarde bien ce laurier rose ; Sous son ombre il te caressait ; Te préférant à toute chose, Et sous ses baisers te berçait !

« Et dans son sonore langage Au bord du lac, sur le rivage, Ce beau laurier était le lieu Où, dès qu’allait poindre l’aurore, Chaque jour il priait son Dieu, Voulant aussi que je l’adore.

« Mais nos lois, pauvres Indiens, Défendent le Dieu des chrétiens, Hélas ! quand dans sa foi brûlante, Comme un rayon qui resplendit, Son front brillant—j’étais tremblante, Et priais notre Grand Esprit !

« Je conjurais les regards sombres, Craignant des noirs esprits, les ombres De s’éloigner de lui, de toi ; Quand sur cette terre indienne, Vers cette croix, sa vive foi, Voulait te faire une chrétienne.

« Mon Aïta, ne dors jamais Sous ce laurier rose, si frais ; On dit qu’il donne la folie Par des songes trop décevans ; N’y reste jamais assoupie Te laissant bercer par les vents.

« Parfois je m’y suis reposée, Quand la terre était embrasée, Vers le lac, je croyais te voir Comme une ombre froide et livide, T’agitant dans le désespoir, Ta voix s’éteignant dans le vide !

« Mon Aïta, crois-en ma voix, Evite avec soin cette croix Où je te vois comme affaissée…. Car notre tribu te verrait, Dans l’orgueil de sa foi blessée, Peut-être elle nous trahirait.— »

« Aïta, la perle indienne, Belle, indifférente, un peu vaine, Sans rien entendre alors disait Tout bas, son unique prière Que l’écho parfois redisait, Mêlée au doux nom de son père. »

D’un pied léger, vers le matin, Au village de Saint-Martin, Du fond d’une petite église Que des chants sacrés remplissaient, Aïta se montrait surprise Aux yeux des chrétiennes qui passaient

« —La perle indienne est bien belle, Mais on la dit bien cruelle,— » Allaient disant les jeunes gens : Sans rien entendre, la pauvrette Disait dans son cœur les saints chants, Pour emporter dans sa retraite.

De retour, la fleur du désert, Etait insensible au concert De cette nature sauvage ; Et son cœur sous une autre loi, Caressait dans l’air une image… Qu’embellissait encor sa foi.

Un soir, elle s’était assise Devant la porte de l’église ; Quand, dans ses plus blancs vêtements, Apparaît un jeune et beau prêtre : Aïta, de ses bras tremblants, Voudrait retenir ce bel être !

Quand alors un calme regard Tombe sur elle, par hasard, Et soudain comme un trait qui vole, Ce regard pénètre son cœur , Doux, comme la voix qui console, Parlant bas, d’un futur bonheur !

Aïta, toute à son pensée, Emporte, en son âme oppressée L’image et le regard serein… Puis au désert, sa voix tremblante L’appelle, et sur la croix soudain Pose en pleurs sa tête charmante !

L’ignorante enfante des déserts, Ne prévoyait point les revers Qu’elle accumulait sur sa tête : Car, vers cette croix, Hidelgo, Entendant comme un chant de fête, De prière, dit par l’écho ;

Hidelgo, le sombre sauvage, D’Aïta reconnaît l’image Que le beau lac lui réfléchit ! Il l’aimait !—et sa main perfide En évoquant le Grand Esprit, Agitait son fer homicide.

Aïta pressait sur son cœur Sans voir le sauvage, la fleur A l’autel de la vierge, prise : —« O fleur cueillie un jour, par lui ! Puisse ici t’effleurant la brise Lui porter mes pleurs,mon ennui !…

« Et puisse aussi, mon brave père, Qui m’apprit ma seule prière, M’inspirer si ma vive foi, Doit un jour me faire connaître De ce chrétien, et si je doi Rendre sensible ce bel être !—

« Sa voix gémissante à l’écho Torturait le cœur d’Hidelgo Qui, tout plein de sa fureur sombre Faisant de son crime un devoir Quand le désert s’emplissait d’ombre S’avançait doucement le soir...

Le laurier rose, dès l’aurore, Montrait sans vie, et belle encore Aïta, l’enfant des déserts, Sur la croix, où sa jeune tête Penchait vers le lac aux flots verts, Comme la fleur sous la tempête ! »