French poem
Vers à sainte Geneviève
by Étienne Le Lièvre (1500–1500)
Ô saincte Geneviefve, à qui je m’estudie D’offrir ces vers promis que mon cœur te dédie, Favorise mes vœux, arrousant le canal De mon esprit tary, tant que d’un chant égal À tes mérites saincts, je raconte ton ayde. Donne m’en le pouvoir toy qui seurement aide Le peuple qui t’invoque en tous les saincts endroits Par où s’estend la Foy et sceptre des François. Mais surtout celuy-là t’est aymé par où Seine Roulle ses flots meslez avec la blanche areine, De Marne qui l’acroist et l’accolle à travers Les vergers pommoneux, et parmy les prez vers, Et entre les cousteaux renommés les plus nobles En fertiles et beaux et genereux vignobles ; Et par où ce grand fleuve et superbe et luysant Va d’un cours plantureux les plaines arrousant Qui foisonnent de fruits, et, tranchant la contrée, Se haste d’aller faire à Paris son entrée. Paris, chef des citez, où du gauche costé Ses ondes à l’approche adorent la cité Où sur toutes paroist l’eglise Nostre-Dame ; Et à coup se fendant, ses rives il entame Et comme avec deux bras les serre estroitement, Et d’un dévot reply se flechit humblement Devant la Vierge mère en sa plaisante islette, Puis, retournant à soy d’une course plus preste, Il vogue allaigrement au très plaisant terroir Où tu naquis heureuse en très heureux manoir, Dans un petit village, heureux par ton issue, Où se tournant en deux en passant il saluë Le Monastère sainct sepulchre des grands Rois, Sacré à sainct Denis, apostre des Gaulois. Par ces vallons retors il se recourbe et erre, Et se recostoyant arrouse enfin la terre Des ondes qu’il respand des cornes de son front, Et dirois que ses flots à regret s’en revont. À bon droit les François honnorent tous Nanterre, Qui faict monstre aux passans au milieu de sa terre, Ô saincte, de ton bers et des sainctes liqueurs De la fontaine vive et propice aux langueurs : Mais par sus tout Paris, peuplade nompareille, Se sent infiniment heureuse par ta veille Et patronage, ô vierge, ou c’est que de ta part Avec la vierge mère un bonheur se départ Sans qu’elle en soit en rien jalouze qu’avec elle Tu face là dedans garde perpetuelle. Là bien haut eslevée à la cime du mont, Tu descouvres de loin les plaines jusqu’au fond, Et repousses les maux qui menacent la France. Mais icelle au milieu de la ville s’avance D’embrasser en pitié les habitans piteux, Oyant les pleurs et cris des pauvres souffreteux ; Et là, comme elle sait son cher fils pitoyable, Tu l’imites aussi son espouse amiable. Tandis vous deffendez ensemble, en vœux pareils, Les saincts Estats unis, le Conseil des Conseils, Le parlement sacré, mais surtout la province Et le Roy très-chrestien et très-auguste Prince, Les uns qui sainctement découvrent les secrets Au peuple très-dévôt des mistères secrets ! Les autres qui par loix équitables régissent La ville où maintes gens, merveille ! se policent. C’est donc de voz bienfaitz qu’on ne voit aujourd’hui Peuple florir ailleurs au-dedans de cestuy. Mais, ô saincte, il est temps que je te remercie Pour avoir recouvré par tes mérites vie, Et veux, un entre mille et mille retirez De mort par ton secours, t’offrir ces vers sacrez. L’hivernallet frisson d’une fièvre infuiable, Qui le quatriesme jour revient presque incurable, M’avoit déjà passé jusques au fond des os, Lorsque le médecin requis pour mon repos Me console et promet que telle maladie Ne sera qu’ennuieuse et sans perte de vie. Il m’esjouit autant que s’il m’eust en effect Dict que dans quatre jours je pendrois au gibet, Car il me semble avis que le mal recommence Quand après si longs ans j’ai bien la souvenance Que ce peu langoureux en ma prime verdeur Me geina tout un an, dont je n’avois au cœur Que desir de la mort, la quelle, bien que blesme, N’est si triste qu’un mal dict du medecin mesme. Alors, ô saincte Vierge, il me souvient de toy Et d’un espoir très bon je confirme ma foy, Remuant en mon cœur ces secrétes pensées : Ô épouse de Dieu, qui vierge lui agrées, Et qui durant qu’icy ta vie eut si beau cours Souloit toujours donner aux malades secours, Et qui peux ores plus, après que le ciel mesme T’a donné près de Dieu ta demeure suprême ; Icy, icy regarde et chasse de mon corps La lente fièvre quarte et la banny dehors : Rends moy, je te supply, et moi-mesme à mon livre Sans la joye du quel je ne saurois plus vivre. Car je pense qu’il est plus aisé de mourir Une fois que fiévreux par tant de jours languir. Mais ce n’est rien qu’icy je te fasse promesse : Aussi tu n’as besoin de notre petitesse, Ainsy je chanteray le loz de ton bienfaict. À peine sans parler j’avois ce vœu parfaict, Mais sans plus, à part moy, au secret de mon âme, Je diray grand merveille, et si n’y aura blasme, Je retourne à l’estude et dispos et gaillard Sans aucun sentiment de langueur de ma part Ni de lente frisson de sa fièvre scieuse. Sept jours passoient déjà que la fièvre odieuse Se devoit remonstrer, mais tout le corps devient Plus frais qu’auparavant. Le medecin revient Admirant le miracle, il me visage en face, Il visite ma langue et faict produire en face De l’urine qu’il void, puis me taste le poux, Et me trouvant tout sain, il dict : « Qui t’a recous De la fièvre si tost, Erasme, et quelle grace, Et quel Dieu t’a rendu le bon air de ta face ? Quiconque est le bon sainct qui t’a si bien guery, Il en sçait plus que moy, bien que je sois nourry En l’art de medecine, et n’en a plus affaire. » Le nom du medecin je ne veux jamais taire : C’est Guillaume Le Coq, lequel estoit alors En la fleur de ses ans, jeune encore de corps, Mais plus agé que moy ez vieilles bonnes lettres, Philosophe parfaict entre les plus grands maistres, Aujourd’huy tout chenu et chargé de vieux ans, Il est presque adoré de tous les courtizans. Près du grand roy Françoys entre les plus illustres, Comme un astre esclatant de mille et mille lustres, Et jouït là du bien de ses divers labeurs, Dignement respecté des princes et seigneurs. Or, je produiray donc devant la saincte image, Ô vierge (mon secours), son grave tesmoignage De la santé reçüe et de la vie encor, À la debilité de mon fragile corps, Combien que tout l’honneur de ce bien appartienne Du tout à Jesus-Christ, mais (vierge très-chrestienne) Il t’a donné cet heur avecques luy là haut, Pour luy avoir compleu au monde comme il fauct, C’est de sa grâce aussi qu’après ta chère vie Quoique morte tu peux guerir la maladie, Comme par charité tu feis en ton vivant. C’est ainsy que le veut ton espoux tout pouvant. Il luy plaist d’eslargir par toy ses dons et grâces, Et de se voir loué par toy en tant de places, Prenant plaisir de luire au temple transparent De ton corps qu’il esleut, comme un jour esclairant Au travers de la vitre, et comme une fontaine Pousse par des canaux sa source pure et saine. Ce point me reste seul, que j’obstienne de toy Par ta saincte prière (ô vierge) que sur moy Ce blasme ne soit mis, de quoy par si long terme J’ay differé ce vœu, payé de foy très-ferme. Endure, je te prie, qu’il te soit adjousté Ce beau cantique deu à ton los merité Et à tant de blasons, d’honneurs et de louanges Et lettre de ton nom, que les peuples estranges, Ny latins, ni Gregeois, ni aultres nations, Ne cogneurent jamais plus de perfections En vierge de renom ; que par la modestie Et par ta chasteté la grâce est departie, À ton pouvoir parmy les bienheureux espritz N’auront pas plus que toy de gloire en paradis. Ci-gît qui, s’occupant et de vers et de prose, A pu quelque renom dans le monde acquérir : Il aima les beaux-arts ; mais, sur toute autre chose, Il médita de plus celui de bien mourir. Que le Dieu de la Seine a d’amour pour Paris ! Dès qu’il en peut baiser les rivagea chéris, De ses flots suspendus la descente plus douce Laisse douter aux yeux s’il s’avance ou rebrousse : Luy-mesme à son canal il desrobe ses eaux, Qu’il y fait rejaillir par de secrettes veines, Et le plaisir qu’il prend à voir des lieux si beaux De grand fleuve qu’il est, le transforme en fontaine.