Versos French Eugène Pottier Le Chômage

French poem

Le Chômage

by (1816–1887)

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Mon patron n’a plus d’ouvrage Et nous n’avons plus de bois : C’est l’hiver, c’est le chômage. Toutes les morts à la fois !

Pas un pouce de besogne. Il neige : le ciel est gris ; À chaque atelier je cogne, J’ai déjà fait tout Paris. Plus de crédit, rien à vendre Et le loyer sur les bras. Partout on me dit d’attendre, Et la faim qui n’attend pas !

Des riches (Dieu leur pardonne !) M’ont dit souvent : Mon ami, Il faut, quand l’ouvrage donne, Faire comme la fourmi ! Épargner ? Mais c’est à peine Si l’on gagne pour manger : Quand on touche sa quinzaine, On la doit au boulanger.

La nuit est dure aux mansardes ; Pas de soupers réchauffants ; La mère en vain de ses hardes Couvre le lit des enfants. Les petites créatures Hier ont bien grelotté. Dire que nos couvertures Sont au mont-de-piété !

L’autre hiver, mon cœur en crève, J’ai perdu le tout petit ; C’est rare qu’on les élève Quand la mère a tant pâti. Avant peu, je dois le craindre, Nos deux jumeaux le suivront… Après tout, les plus à plaindre Ne sont pas ceux qui s’en vont !

Combien, chargés de famille, Qui boivent pour s’étourdir ! Mon aînée est une fille, J’ai peur de la voir grandir. Dieu veuille qu’elle se tienne, Car, à seize ans, pour un bal, Pour une robe d’indienne, Une enfant peut tourner mal !

Je ne veux plus, quand je marche, Le soir, passer sur le pont, À l’eau qui gémit sous l’arche, Quelque chose en moi répond : Dans ton gouffre noir, vieux fleuve, Est-ce l’homme que tu plains ? Avec tes soupirs de veuve Et tes sanglots d’orphelins !

Mon patron n’a plus d’ouvrage Et nous n’avons plus de bois : C’est l’hiver, c’est le chômage, Toutes les morts à la fois !