French poem
Poèmes inédits de François Coppée
by François Coppée (1842–1908)
LA RUINE
En Grèce, j’ai trouvé, parmi les noirs érables Et les lauriers profonds, dans un bois consacré, Caché par les buissons les plus impénétrables, Un vieux temple de Pan, en ruine, ignoré.
Pas un sentier ne mène à ces choses tombées, Et quand vous allez là, par un instinct poussé, Les branches devant vous par votre main courbées Referment le chemin où vous êtes passé.
Sur les blancs chapiteaux et les feuilles d’acanthe Son fronton se dressait jadis dans les azurs ; Et sur ses bas-reliefs la lascive bacchante D’un satyre aviné guidait les pas moins sûrs.
Plus loin, se déroulaient les longues promenades Des fiers chevaux cabrés qui froncent les naseaux ; Et sur son piédestal, au fond des colonnades, Pan se tenait, avec ses merveilleux roseaux.
Pour porter à ses dents les flûtes inégales Dont il aime à grouper les agrestes accords, Le dieu ployait, avec le geste des cigales, Ses coudes anguleux serrés contre son corps ;
Et ses jambes, aux pieds fourchus des boucs pareilles, S’enlaçaient d’une humaine et bizarre façon. Il écoutait, rieur, et dressant les oreilles, Les oiseaux d’alentour répéter sa leçon.
Il était là, toujours ses flûtes à ses lèvres ; Et les bergers, laissant dans les rochers voisins Bondir en liberté leurs béliers et leurs chèvres, Déposaient devant lui des fleurs et des raisins.
Qu’est devenue, hélas ! sa superbe attitude ? Le temps a fait son œuvre, encor moins que l’oubli. Plus rien !… Destruction, silence, solitude, Écroulement d’un dieu passé, règne accompli !
D’inégales hauteurs les colonnes brisées S’élèvent çà et là ; l’herbe partout a crû ; Les tronçons sur le sol verdis par les rosées Gisent : on cherche en vain le profil apparu.
Jamais d’hôte ; jamais une vierge qui cueille Un sarment vert ; jamais le rire d’un enfant. Jamais de bruit, sinon la chute d’une feuille Ou le taillis froissé par la course d’un faon.
Le jour qu’il m’apparut, pourtant de ce ravage L’antique monument encor s’ennoblissait, Paraissant accepter comme un linceul sauvage La végétation qui l’ensevelissait.
Il s’était couronné d’une herbe échevelée, Et de pampres grimpeurs chaque fût s’entourait. Déjà la colonnade était presque une allée, Et la ruine allait rejoindre la forêt.
Il doit périr ainsi. La nature féconde, Sa mère, veut cacher les restes superflus De ce culte donné jadis par elle au monde, Et qu’il abandonna, ne le comprenant plus.
Pieuse, et protégeant le repos des vieux marbres, Elle prodigue l’herbe et les épais fourrés, Et, pour ce saint devoir, elle ordonne à ses arbres D’incliner leurs rameaux sur ces débris sacrés.
Pour les poètes seuls, gardiens de son grand culte, Elle a voulu, jalouse, ainsi les conserver. Ta curiosité lui serait une insulte, Profane voyageur qui ne sais plus rêver !
Elle est fière ; elle voile à tes regards indignes, Homme de notre temps, ces antiques débris, Et sous ses frondaisons, ses lianes, ses vignes, Elle veut les soustraire à tes hautains mépris.
Car tu la méconnais ; car tu n’as plus d’hommage Pour l’éternel travail de son sein généreux. Tu hais même tes dieux créés à ton image, Et tu vas, satisfait d’un scepticisme creux.
De la divinité tu veux d’autres exemples Que tout cet univers splendide que tu vois ; Il ne te suffit plus pour ériger des temples D’un son lointain de flûte entendu dans les bois.
Quand les flots retombant avec leur bruit d’enclume Entraînent tes vaisseaux vers les écueils amers, Tu ne vois plus passer, le poitrail dans l’écume, Les chevaux emportant le char du dieu des mers ;
Et quand sur tes cités tremblantes, les orages Roulent leurs grondemens profonds et leurs feux clairs, Tu ne vois plus paraître, au milieu des nuages, La monstrueuse main qui brandit les éclairs.
Mais, las de ton orgueil qui ne peut se résoudre A croire aux dieux buvant dans les Olympes bleus, Les poètes, épris des flots et de la foudre, S’envolent, par le rêve, aux siècles fabuleux.
Et toujours ils s’en vont, Grèce, vers tes ruines ! Derniers fervens de l’art, ils viennent y prier. Vieille patrie ! Il faut ton air à leurs poitrines, Ton air plein d’un parfum de myrte et de laurier,
Ton air pur et vibrant où sous un souffle tremblent Les arbres élancés de tes bois toujours verts, De tes bois pleins d’échos si sonores qu’ils semblent Créés pour retentir au rythme des beaux vers.
LE PASSANT
Sous le bandeau trop lourd pour son front de seize ans, Assise sur un trône aux longs rideaux pesans Où l’orgueil brodé d’or des blasons s’écartèle, Couverte de lampas et d’antique dentelle,
Blanche aux longs cheveux noirs, ayant dans ses yeux noirs L’éclat resplendissant de l’étoile des soirs, Et triste doucement, se tient la jeune reine Par la naissance et par la beauté souveraine. La fenêtre est ouverte, et, splendide décor, Elle voit des forêts où résonne le cor, Des donjons sur des rocs plus hauts que les orages, Des vals et des coteaux aux riches pâturages, Tout un royaume libre et fort par le travail. Dans le cadre borné que forme le vitrail Et qu’entoure un frisson de fraîches giroflées, Elle voit des vaisseaux aux voilures gonflées Qui remontent le fleuve et de lourds galions Dont le ventre bombé crève de millions. Elle n’y pense pas, elle rêve, elle écoute Le zéphyr… Elle voit défiler sur la route Les bataillons touffus de ses pertuisaniers Chamarrés d’or de pied en cap par ses deniers. Elle rêve, et sa tête adorable s’incline. Et là-bas, descendant de la verte colline, Précédé par un bruit de lointaines chansons, Pensif et s’arrêtant pour cueillir aux buissons Des lianes dont il adorne sa guitare, Un pâle et maigre enfant à l’allure bizarre S’approche et voit la reine assise en son château. Celle-ci l’aperçoit qui descend du coteau. Étonnée, elle tend son svelte cou de cygne Et de sa main exquise elle lui fait un signe. Il monte, tout tremblant déjà d’un vague émoi. Et la reine lui dit : — Chante et divertis-moi ! Et le petit chanteur, tout fier au fond de l’âme, Prélude ; mais soudain, en voyant cette femme Si belle lui sourire et le considérer, Il jette au loin son luth et se met à pleurer.
LE SIÈGE DE PARIS
I. — APPROVISIONNEMENS
Les troupeaux poussiéreux et gris Qui promettent maigre ripaille Ruminent, couchés sur la paille, Dans tous les jardins de Paris.
Mais le passant mélancolique Ne trouve dans tout ce bétail Ni d’ensemble ni de détail Empreint d’un charme bucolique ;
Ces grands bœufs aux gens peu frugaux Font rêver des repas d’Homère, Et cet agneau tétant sa mère N’est qu’un avenir de gigots.
Ils ont faim et froid, ils sont mornes. L’un contre l’autre acoquinés, Ils ont des airs de condamnés Et baissent tristement leurs cornes.
Le pourceau dormant au soleil Frémit au contact d’une mouche Dont l’ardent aiguillon le touche Et le fait geindre en son sommeil.
Et dans leurs clôtures de planches Ils semblent, pauvres animaux, Savoir qu’au bout de tous ces maux Ils seront mangés par éclanches.
— Mais n’ayons pas naïvement De pitié pour cette hécatombe ; Car j’entends, dans le soir qui tombe, Les durs clairons d’un régiment,
Et, songeant au temps où nous sommes, Sombre, j’ai murmuré bien bas : « Ô troupeaux, ne vous plaignez pas De la férocité des hommes ! »
II. — VOITURES D’AMBULANCE
L’été, sous la claire nuit bleue, Galopant le long des moissons, Les omnibus de la banlieue Rentraient, le soir, pleins de chansons.
Les grisettes sur ces voitures Grimpaient avec les calicots. On avait mangé des fritures Et cueilli des coquelicots.
Les moustaches frôlaient les joues, Car dans l’ombre on peut tout oser, Le bruit des grelots et des roues Étouffant le bruit d’un baiser.
Et l’on revenait, sous les branches, De Boulogne ou de Charenton, Les bras noirs sur les tailles blanches, Tout en jouant du mirliton.
— Or j’ai revu ces voiturées, Mais non plus telles que jadis, Par les amusantes soirées Des dimanches et des lundis.
Le drapeau blanc de l’ambulance Pendait, morne, auprès du cocher. C’est au petit pas, en silence, Que leurs chevaux devaient marcher.
Elles glissaient comme des ombres, Et les passans, d’horreur saisis, Voyaient par les portières sombres Passer des canons de fusils.
Ceux de la bataille dernière Revenaient là, tristes et lents, Et l’on souffrait à chaque ornière Qui secouait leurs fronts ballans.
Ils ont fait à peine deux lieues, Ces ironiques omnibus Pleins de blessés aux vestes bleues Qu’ensanglanta l’éclat d’obus.
Ce convoi de coucous qui passe Semble nous faire réfléchir À l’étroitesse de l’espace Qui nous reste encor pour mourir ;
Et, malgré mes pleurs de souffrance, J’ai pu lire sur leurs panneaux Les noms des frontières de France : Courbevoie, Asnières, Puteaux.
AU THÉÂTRE
On jouait un opéra-bouffe. C’est le nom qu’on donne aujourd’hui Aux farces impures dont pouffe Notre siècle si fier de lui.
On riait très fort. La machine Était bête, et sale souvent, Et se passait dans cette Chine De théâtre et de paravent.
Poussahs, pagodes et lanternes, Vous voyez la chose d’ici. Et les Athéniens modernes Bissaient les plus honteux lazzi.
Deux mandarins, — on pâmait d’aise À ce comique et fin détail, — Étaient l’un maigre et l’autre obèse Et coquetaient de l’éventail ;
Et la convoitise sournoise Des messieurs chauves et pesans Lorgnait une jeune Chinoise Âgée à peine de seize ans.
Adorable, l’air un peu bête, Toute de gaze et de paillon, Deux épingles d’or sur la tête, Elle semblait un papillon.
Elle n’était pas même émue Et, toute rose sous son fard, Forçait sa frêle voix en mue Qu’étouffait l’orchestre bavard.
C’était bien la grâce éphémère, L’enfance, la gaîté, l’essor, Et l’on devinait que sa mère Ne l’avait pas vendue encor.
Je me sentais rougir de honte Quand elle disait certains mots, Comme la princesse du conte Qui crachait serpents et crapauds.
Je songeais à la demoiselle Qu’on invite en saluant bas Et, baissant ses yeux de gazelle, Qui répond : « Je ne valse pas ; »
À l’héritière très titrée De l’altier faubourg Saint-Germain Que suit un laquais en livrée Portant le missel à la main ;
Et même à la libre grisette Que font danser les calicots Dans des bals ayant pour musette Des mirlitons peu musicaux.
Et je me disais : « Ouvrière, Fille de noble ou de bourgeois, À cette heure fait sa prière Ou rêve à l’amour de son choix ;
« Et, pendant ce temps-là, le père, Le frère, même un fiancé, Sont peut-être dans ce repaire, Devant ce spectacle insensé,
« Et, dans le vertige où les plonge Cet art érotique et scabreux, Sans doute qu’aucun d’eux ne songe À cette enfant qu’on perd pour eux.
« Siècle de toi-même idolâtre, Époque aux grands mots puérils, Les spectacles de ton théâtre Sont moins sanglans, mais sont plus vils.
« Cette innocente, encore dupe, Qui ne sait pas dans quel dessein On fait aussi courte sa jupe Et l’on découvre autant son sein,
« Cette victime, c’est la tienne, Multitude aux instincts fangeux ! C’est toujours la jeune chrétienne Toute nue au milieu des jeux ;
« Ce sont toujours tes mille têtes Fixant leurs yeux de basilic Sur la femme livrée aux bêtes, Sur l’enfant jetée au public ! »
— Je m’indignais, et, sur la scène, Celle qui n’avait pas seize ans Chantait un couplet trop obscène Pour qu’elle en pût savoir le sens,
Et, l’horreur crispant ma narine, Loin du mauvais lieu je m’enfuis, Respirant à pleine poitrine L’air salubre et glacé des nuits.
ALLONS, POÈTE, IL FAUT EN PRENDRE TON PARTI !…
Allons, poète, il faut en prendre ton parti ! Tu n’as pas fait songer, et tu n’as converti Personne à ton amour pour les vertus obscures ; Tes poèmes naïfs peuplés d’humbles figures N’ont pas le don de plaire aux heureux d’ici-bas ; Ton livre les étonne et ne se lira pas. Le monde, vois-tu bien, ne s’intéresse guère À ce milieu mesquin, trivial et vulgaire ; Malgré la sympathie, on est un peu surpris. Crois-moi, n’y reviens plus… Personne n’a compris Qu’un lettré, qu’un ami de l’art et de l’étude Eût, pour ces gens de peu, tant de sollicitude. — Diable ! Cela n’est pas d’un esprit distingué. Traiter de tels sujets en vers ! — On est choqué. Là, franchement, comment veux-tu qu’on s’attendrisse Sur l’ennuyeux exil d’une pauvre nourrice ? Veux-tu faire pleurer avec le dévouement D’un petit employé de l’enregistrement ? Prends garde, je connais chez toi cette tendance. Autrefois n’as-tu pas eu l’extrême imprudence De conter, sans aucune ironie, à dessein, Les amours d’une bonne avec un fantassin ? Parler d’un épicier dans la langue de l’ode, C’est monstrueux. Tu vois, une femme à la mode Te l’a dit, sans y mettre aucune passion, Que c’était, à la fin, de l’affectation. Elle eût pu dire encor que cet art réaliste Sent un peu l’envieux et le socialiste, Et te fera bientôt regarder de travers ; Que ceux qui pour trois francs achèteront des vers Sont des gens de loisir, ayant de la fortune, Que ton étrange amour des humbles importune, Et qu’au lecteur qui sort en voiture, il messied De parler si souvent de ceux qui vont à pied.
Soit, je suis condamné. Mais mon livre est sincère. J’ai cru qu’il était sain, qu’il était nécessaire, — À cette heure où, sentant se réveiller en eux Leurs appétits rivaux et leurs instincts haineux, Les hommes des deux camps, haut monde et populace, Prétendent par le fer se disputer la place ; À cette heure où mon pied qui foule le pavé Pourrait glisser encor dans le sang mal lavé, Où les assassinats, les vols, les sacrilèges Viennent de cimenter tous les vieux privilèges, Et de rendre encor plus intense et plus fougueux L’égoïsme du riche et la rage du gueux, — J’ai cru, dis-je, j’ai cru qu’il pouvait être utile Au milieu des écrits que la haine distille, Des cris injurieux et des mots provocans Que se jettent de part et d’autre les deux camps, De publier, parmi la fureur générale, Un livre familier, sans phrases, sans morale, Sans politique aucune, et tout d’apaisement, Qui dirait à l’heureux du monde, simplement, Que ce peuple qu’il voit passer sous sa fenêtre, Ce peuple qu’il méprise et ne veut pas connaître, Conserve plus d’un bon sentiment ignoré ; Et qui dirait encore au pauvre, à l’égaré, Que, dans l’adversité, le meilleur, le plus digne, Le plus grand, est toujours celui qui se résigne ; Qui dirait tout cela sans trop en avoir l’air, Par de simples récits, dans un langage clair, Et qui dégageraient une bonne atmosphère. — Ce livre, j’ai tenté seulement de le faire, Et je l’ai bien mal fait, puisqu’on n’a pas compris. Comme ceux dont il parle, au milieu du mépris, Sa bonne intention sans doute ira s’éteindre ; Et tout ce qu’il voulait faire aimer, faire plaindre, Rentrera pour toujours dans son obscurité Comme l’humble rêveur qui l’a si mal chanté.
FRANÇOIS COPPEE.