French poem
Une vision de Don Juan
by François Coppée (1842–1908)
Don Juan n’est pas mort. Aucun gouffre N’absorba le grand Curieux. L’antique enfer n’a plus de soufre. Don Juan vit. Don Juan s’est fait vieux.
Très longtemps, fidèle à son rôle, Il a bravé toute pudeur, Sans que tombât sur son épaule La lourde main du Commandeur.
Les morts ne dînent pas en ville, Et l’Homme de pierre, invité Chez le Séducteur de Séville, Sur le monument est resté.
Non ! La vie est plus médiocre. Don Juan ― on ne sait trop pourquoi ― Dans une sierra couleur d’ocre Fut exilé, de par le Roi ;
Et, depuis lors, lisant Molière, Fredonnant les airs de Mozart, En un château vêtu de lierre Il vit, sombre et triste vieillard.
Ce soir, dans l’ennui qui le berce, Les pieds sur les chenets brûlants, Il boit l’hypocras que lui verse Son Sganarelle en cheveux blancs.
Le maître au front gris, mais non chauve, Aux yeux d’archange foudroyé, Est encor beau sur le cuir fauve De son fauteuil armorié.
Il évoque ses anciens crimes Et, rêveur, compte sur ses doigts Ce qu’il ajouta de victimes A la liste des Mille et trois.
Il s’embrouille, puis recommence, Et, très las, par l’âge puni, Avec un bâillement immense Il songe que c’est bien fini.
Décidément, Vénus le boude, Et sa servante, ce matin, L’a gaîment repoussé du coude En l’appelant vieux libertin.
Chez lui la vieillesse est entrée, Ses os pour le tombeau sont mûrs. Comme elle est longue, la soirée Qu’il passe à chauffer ses fémurs !
Soudain, parmi les hautes flammes Où s’égare son œil distrait, Surgissent des spectres de femmes, Et tout le passé reparaît.
A peine vu, chaque visage Est aussitôt évanoui. Don Juan reconnaît au passage Ses maîtresses du temps enfui.
Il revoit ― image subite De chaque amour, rare ou banal ― Celles qui lui disaient : « Viens vite ! » Celles qui soupiraient : « C’est mal ! »
Toutes sont là, sortant du bouge Ou du palais au blanc perron, Dames avec un pied de rouge, Manolas au teint de citron.
La prude Elvire, qu’à l’église Longtemps il guetta de très loin, Suit Mathurine, si tôt prise, Qu’il n’eut qu’à pousser dans le foin.
Pleine de terreur et de joie, Cette infante au maintien royal Lui jeta l’échelle de soie D’un balcon de l’Escurial.
Et, par un beau soir de maraude, Cette cigarière, à Cadix, A voilé, pour une nuit chaude, La madone de son taudis.
Voici l’abbesse en robe noire, Qui, dès que le méchant eut fui, Les lèvres sur un Christ d’ivoire, Est morte en priant Dieu pour lui ;
Et voilà, non moins malheureuse Victime du Trompeur errant, Cette courtisane amoureuse Qui le caressait en pleurant.
Ainsi Don Juan, dans les fumées, Voit paraître et fuir tour à tour Ces femmes qu’il n’a point aimées, Et pourtant qu’il navra d’amour.
Sur l’égoïste au cœur de roche Tous les fantômes, en passant, Jettent un regard de reproche Encor tendre et reconnaissant.
Mais, insensible à la prière De tous ces yeux cléments et doux, Don Juan, secouant sa crinière, Dit brusquement : « Que voulez-vous ?
« Prétendriez-vous être plaintes ? Et qu’est-ce donc que je vous dois, Lumières par mon souffle éteintes, Papillons froissés sous mes doigts ?
« Vous devriez bénir mon crime. Car, si je vous ai fait souffrir, O femmes, c’est d’un mal sublime Qui vaut la peine d’en mourir.
« Vous connûtes, un jour, une heure, Le paradis qui m’est fermé, Et votre part fut la meilleure, Car, du moins, vous avez aimé.
« Moi, le grand artiste en débauche, Comme un conquérant sans remords Va parmi les peuples qu’il fauche, J’ai vécu sans compter mes morts.
« Vers un mirage insaisissable J’allais au lointain qui se perd ; Et des squelettes dans le sable Marquent mon chemin au désert.
« Oui, je suis le monstre, l’athée, L’homme de luxure et de sang ; Mais à moi comme à Prométhée Un vautour dévore le flanc.
« Mon crime est grand, mon malheur pire. Rappelez-vous, ô visions, Combien mes lèvres de vampire Vous ont versé d’illusions.
« Hélas ! lorsque vos bras, ô femmes, M’enlaçaient pour me retenir, Morne, je sentais que les âmes Sont impuissantes à s’unir.
« Malgré vos pleurs, pure rosée, Qui sur mon cœur coulaient sans bruit, J’avais l’écœurante nausée De tous nos baisers de la nuit.
« O dégoût de la chair repue, Lendemains pleins de désespoir ! Tout fait horreur ! La rose pure, Et le soleil lui-même est noir !
« Et jusqu’où va donc la démence De ces machinales amours, Que, malgré tout, on recommence, On recommence encor, toujours ?
« Respirant une odeur de peste Dans chaque bouquet frais cueilli, Misérable autant que funeste, Tel j’ai vécu, tel j’ai vieilli.
« Vous voyez ma plaie, elle saigne A mon flanc de supplicié ; Et vous voulez que je vous plaigne, Quand j’ai droit à votre pitié.
« Ah ! trêve de reproches, trêve ! Car autrefois vous m’avez dû, O mes amantes, un tel rêve Qu’on meurt après l’avoir perdu.
« Moi ! vous plaindre ! Je vous envie. Vienne la mort. Je suis trop las. Don Juan fut damné dans la vie, Et l’Enfer, c’est de n’aimer pas. »