French poem
François-René de Chateaubriand
by François-René de Chateaubriand (1768–1848)
Prends garde à Marchangy, La prose poétique Est une ornière où geint le vieux Pégase étique. Tout autant que le vers, certes, la prose a droit À la juste cadence, au rhythme divin ; soit ! Pourvu que, sans singer le mètre, la cadence S’y cache et que le rhythme austère s’y condense. La prose en vain essaie un essor assommant. Le vers s’envole au ciel tout naturellement ; Il monte ; il est le vers, je ne sais quoi de frêle Et d’éternel, qui chante et plane et bat de l’aile ; Il se mêle, farouche et l’éclair dans les yeux, À toutes ces lueurs du ciel mystérieux Que l’aube frissonnante emporte dans ses voiles. Quand même on la ferait danser jusqu’aux étoiles, La prose, c’est toujours le Sermo pedestris. Tu crois être Ariel, et tu n’es que Vestris.
Combien j’ai douce souvenance Du joli lieu de ma naissance ! Ma sœur, qu’ils étaient beaux les jours De France ! Ô mon pays, sois mes amours Toujours !
Te souvient-il que notre mère Au foyer de notre chaumière Nous pressait sur son cœur joyeux, Ma chère, Et nous baisions ses blancs cheveux Tous deux ?
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore, Et de cette tant vieille tour Du Maure, Où l’airain sonnait le retour Du jour ?
Te souvient-il du lac tranquille Qu’effleurait l’hirondelle agile, Du vent qui courbait le roseau Mobile, Et du soleil couchant sur l’eau, Si beau ?
Oh ! qui me rendra mon Hélène, Et ma montagne, et le grand chêne ? Leur souvenir fait tous les jours Ma peine ! Mon pays sera mes amours Toujours !
Forêt silencieuse, aimable solitude, Que j’aime à parcourir votre ombrage ignoré ! Dans vos sombres détours, en rêvant égaré, J’éprouve un sentiment libre d’inquiétude ! Prestige de mon cœur ! je crois voir s’exhaler Des arbres, des gazons, une douce tristesse. Cette onde que j’entends murmure avec mollesse, Et dans le fonds des bois semble encor m’appeler. Oh ! que ne puis-je, heureux, passer ma vie entière Ici, loin des humains !… Au bruit de ces ruisseaux, Sur un tapis de fleurs, dans ce lieu solitaire, Qu’ignoré, je sommeille à l’ombre des ormeaux ! Tout parle, tout me plaît sous ces voûtes tranquilles Ces genêts, ornements d’un sauvage réduit, Ce chèvrefeuille atteint d’un vent léger qui fuit, Balancent tour à tour leurs guirlandes mobiles. Forêts ! agitez-vous doucement dans les airs ! À quel amant jamais serez-vous aussi chères ? D’autres vous confieront des amours étrangères ; Moi, de vos charmes seuls j’entretiens les déserts.