French poem
Xxiii
--«Et quel temps se met-il pour la remonte?» --«Cela dépend: aux mois d'été, quand l'eau est lisse, en dix-huit ou vingt jours on peut la faire. Aux petits jours, quand la saison hiverne, il en faut de trente-cinq, voyez-vous, à quarante... Mais le terrible, puis, c'est quand le Rhône, gonflé par les pluies automnales, ou par ces gros temps d'Est qui avec la marée en aval le refoulent, déborde ses grandes eaux troubles sur les puissantes digues et sur les clayonnages, noyant les perrés et les voies. Sacré coquin! quelle misère, alors, quand les chevaux, à la cordelle de chaque nef, tirant quatre par quatre, ne voient plus le chemin et s'embourbent jusqu'à la croupe dans les blés, dans les orges, au point de les falloir lever avec un pieu qu'on leur passe à deux sous le ventre! Ou lorsqu'il faut, monsieur, changer de rive pour éviter quelque rivière grosse qui se met en travers aux pieds des équipages; ou lorsqu'il faut, monsieur, passer à gué l'Ouvèze, passer à gué le Roubion et la Drôme! C'est un rude travail! Contre les roches, au frottement les cordes s'usent: il faut bâcler un noeud, une épissure; il faut abattre, à coups de cognée, les arbres qui peuvent empêcher; oui, mille dieux! il faut, à coups de poing ou de pieu ou de gaffe, pendant que les chevaux se noient, se mettre par chemin aux prises avec les rustres qui, pour gagner devant avec leurs couples ou trébouger (ainsi que nous disons tout brut), viendront dans les jarrets parfois cingler les nôtres... Allez, il y en a pour tous!»