French poem
Les Cailloux de Mousny en Ardennes
Blanches pierres, qui dans la lande, D’après la naïve légende, Formiez un troupeau vagabond Dont le vent secouait la laine, Qui donc cherchez-vous dans la plaine En regardant du haut du mont ?
C’était à l’heure où le jour tombe, Quand le soleil cherche une tombe Dans le nuage étincelant. Le chien guidé par la houlette Rassemblait la troupe complète Autour du berger vigilant.
Soudain un vieillard qui trébuche Au berger demande sa cruche Tant il a soif d’un long chemin. À l’épaule, près de la manche, Il porte la coquille blanche Et tient un bourdon dans la main.
C’est un pèlerin qui l’implore : Marchant dès les feux de l’aurore Il use ses genoux tremblants. Pareille à la fleur épuisée Que n’affermit pas la rosée Penche sa tête à cheveux blancs.
Hélas ! le berger dans la plaine Vide en jurant la cruche pleine ; Sans s’arrêter à cet affront Il laisse le troupeau qui broute Et jette au vieillard sur la route Un caillou qui l’atteint au front.
Alors le pèlerin se dresse, Et levant sa main vengeresse, Il crie au berger endurci Qui s’en allait vers sa chaumière : « Meurs ! puisque ton cœur est de pierre Que ton troupeau le soit aussi ! »
À l’instant où sa clameur passe, Comme un tonnerre dans l’espace, Berger, moutons, tombent roidis ! Les genêts perdent leurs ramures, Et le lieu s’emplit de murmures Comme un sépulcre de maudits !…
Car le passant au sombre oracle Qui fit ce sinistre miracle Était le Seigneur Jésus-Christ Qui s’en allait, mélancolique, Baiser en priant la relique Du moine Thibaut qu’il chérit.
Et depuis ce jour, dans la lande, Éternisé par la légende, Vous cherchez, troupeau vagabond Dont la mort a tondu la laine, Le vieux pèlerin dans la plaine En regardant du haut du mont !…