Versos French Guillaume Colletet Le Trébuchement de l’ivrongne

French poem

Le Trébuchement de l’ivrongne

by (1598–1659)

Listen in the reader

Ô vous de qui la gloire, à nulle autre seconde, Sur l’aisle des beaux vers vole par tout le monde, Qui, n’aspirans à rien qu’à l’immortalité, Ne languissez jamais dedans l’oisiveté, Quittez un peu ce soin de vouloir tousjours vivre Qui vous tient jour et nuit collez dessus un livre. Bacchus veut des honneurs aussi bien qu’Apollon, Une table vault mieux que le sacré vallon, Et les charmes d’un luth, ou bien d’une guiterre, N’ont rien de comparable aux delices d’un verre,

De qui la melodie et le doux cliquetis Sçavent l’art d’attirer Juppiter chez Thetis, Lors que, sollicité de son humeur plus douce, Avecque tous les dieux il veut faire carousse. Amis, soyons touchez d’un semblable desir ; Ne mesurons le temps qu’aux règles du plaisir, Et, ne nous plongeans point dans ces vaines pensées Des choses advenir ny des choses passées, Sans que pas un de nous face le suffisant, Arrêtons nos esprits aux choses du present. Jouissons du bon-heur que le ciel nous octroye ; Sacrifions au dieu qui preside à la joye, Et, sans parler des roys ou bien des potentats, Ny du dereiglement qu’on voit dans leurs estats, Ny des divers advis du conseil des notables,

Ne nous entretenons que de mots delectables, Et tous expedions en nos particuliers Plus de verres de vin qu’ils ne font de cahiers. Les sages anciens, dont les academies Ont souvent resveillé nos ames endormies, Ont dit que nous sentions quatre sainctes fureurs Agiter nos esprits de leurs douces erreurs : Les Muses, Apollon, l’enfant que Cypre adore Et le dieu qui dompta les peuples de l’Aurore. Qu’aujourd’huy, chers amis, l’amoureuse liqueur De ce divin nectar agite nostre cœur ! Que ce puissant demon qui preside aux bouteilles Soit l’unique sujet de nos plus longues veilles ! Et, quand la soif viendra troubler nostre repos, Courons alaigrement l’esteindre dans ces pots Plus viste que tous ceux de nostre voisinage Ne coururent à l’eau pour appaiser la rage De l’infame Vulcan, dont le traistre element Embraza de Themis l’orgueilleux bastiment. Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde Ont esté renommez pour une table ronde, Nous qui suivons l’amour et reverons ses loix, Faisons tous aujourd’huy de si vaillans exploits Qu’on appelle en tous lieux ceste trouppe honorée Les braves champions de la table quarrée. Mais c’est trop discourir sur le point d’un assaut ; Amis, advancez-vous tandis que tout est chaud.

Voyez-vous point ces plats d’une odeur parfumée Espandre autour de nous une douce fumée, Que l’air de nostre haleine eslève dans les cieux En guise d’un encens que nous offrons aux dieux ? Pour moy, qui suis contraire à ceste tirannie Qui seconde les loix de la ceremonie, Je me sieds le premier en ceste place icy ; Despeschez, mes amis, asseiez-vous aussi, Ou vous irriterez le feu de ma colère, Qui ne s’appaisera que dans la bonne chère. Que ces mets delicats sont bien assaisonnez ! Que ce vin est friant ! qu’il va peindre de nez D’une plus vive ardeur que la plus belle dame N’en alluma jamais dans le fond de nostre ame. Inspiré de Bacchus, qui preside en ce lieu, Je vuide ceste tasse en l’honneur de ce dieu. Quoy ! pour avoir tant beu, ma soif n’est appaisée ! Je la veux rendre encor quatre fois espuisée. Amis, c’est assez beu pour la necessité : Ne beuvons desormais que pour la volupté. Que chacun, à ce coup, ses temples environne Des replis verdoyans d’une belle couronne De pampre, de lierre et de myrthes aussi : Il n’est rien de plus propre à charmer le soucy ; Et, si, malgré l’hyver, qui ravit toutes choses, On peut trouver encor des œillets et des roses,

Semons-en ceste place, ornons-en ce repas ; Non pour ce que l’odeur en est plaine d’appas, Mais pour ce que ces fleurs n’ont rien de dissemblable À la vive couleur de ce vin tant aimable, Qui resjouit nos yeux de son pourpre vermeil, Et jette plus d’esclat que les rais du soleil. Profanes, loing d’icy ! que pas un homme n’entre S’il est du rang de ceux qui n’ont soin de leur ventre, Qui fraudent leur genie, et, d’un cœur inhumain, Remettent tous les jours à vivre au lendemain ! Mal-heureux, en effect, celuy-là qui possède Des biens et des thresors, et jamais ne s’en ayde ! Tandis qu’on a le temps avecque le moyen, Il faut avec raison se servir de son bien, Et, suivant les plaisirs où l’age nous convie, Gouster autant qu’on peut les douceurs de la vie. Quand nous aurons faict joug à la loy du trespas, Nous ne jouirons plus d’aucun plaisir là-bas ; Nous n’aurons plus besoin de celliers ny de granges Pour enfermer nos bleds et serrer nos vendanges ; Mais, tristes et pensifs, accablez de douleurs, Nous ne vivrons plus lors que de l’eau de nos pleurs. Chers amis, laissons là ceste philosophie ; Que chacun à l’envy l’un l’autre se deffie À qui rendra plus tost tous ces vaisseaux taris ! Six fois je m’en vas boire au beau nom de Cloris, Cloris, le seul desir de ma chaste pensée, Et l’unique suject dont mon ame est blessée.

Lydas, verse tout pur, puisque la pureté A tant de sympathie avec ceste beauté ; Et puis, ne sçais-tu pas que l’element de l’onde Est la marque tousjours d’une humeur vagabonde ? Si je bois jamais d’eau, qu’on m’estime un oyson ; Que personne, en beuvant, ne me face raison ; Que tout autant que l’eau mon vers devienne fade ; Que mon goust depravé rende mon corps malade ; Que jamais de beauté ne me face faveur ; Que l’on me monstre au doigt comme un pauvre beuveur ; Enfin qu’aux cabarets, pour ma honte dernière, On escrive mon nom soubs celuy de Chaudière. Certes, je hais ces mots qui finissent en eau :

Si j’eusse esté Ronsard, j’eusse berné Belleau, Quand, sobre, il entreprit ceste belle besongne D’interpreter le vers de ce gentil yvrongne Qui, dans les mouvemens d’un esprit tout divin, Honora la vandange et celebra le vin. Mais, à propos de vin, Lydas, reverse à boire : Aussi bien ce piot rafraischit la memoire ; Il faict rire et chanter les plus sages vieillars ; Il leur met en l’esprit mille contes gaillards, Et, quoy que l’on ait dit de la faveur des Muses, Il inspire le don des sciences infuses, Si bien que tout à coup il arrive souvent Que l’ignorant par luy devient homme sçavant : Nostre Arcandre le sçait, qui, pour aymer la vigne, Passe desjà partout pour un poète insigne ; Arcandre, qui jamais ne fait rien de divin S’il n’a dedans le corps quatre pintes de vin. Ah ! que j’estime heureux l’amoureux d’Isabelle ! Non pour ce qu’il adore une fille si belle,

Non pour ce que les rais qui partent de ses yeux Rendent plus de clarté que le flambeau des cieux, Non pour ce que dans l’or de sa perruque blonde Elle tient enchaisné le cœur de tout le monde, Non pour ce qu’à Paris elle a tant de renom, Mais pour ce qu’elle a tant de lettres en son nom, Et que l’affection que cet amant luy porte A tant de mouvemens, est si vive et si forte, Qu’il ne peut faire moins que de boire huit fois Au nom de cet object qui le tient soubs ses loix. Pour moy, soit qu’on me blasme, ou bien que l’on me prise, Je veux changer le nom de Cloris en Clorise, Ou bien prendre Clorinde ou d’autres mots choisis. Fais-en, mon cher Aminte, autant de ton Isis : Cela luy tiendra lieu d’une nouvelle offrande. Ce nom est trop petit et ta soif est trop grande. Mais insensiblement je ne m’advise pas Que la force du vin debilite mes pas : Je sens mon estomac plus chaud que de coustume ; Je ne sçay quel brasier dans mes veines s’alume ; Je commence à doubter de tout ce que je voy ; La teste me tournoye et tout tourne avec moy ; Ma raison s’esblouit, ma parolle se trouble ; Comme un nouveau Penthé je vois un soleil double ; J’entens dedans la nue un tonnerre esclatant ; Je regarde le ciel et n’y vois rien pourtant ; Tout tremble soubs mes pieds ; une sombre poussière Comme un nuage espais offusque ma lumière, Et l’ardante fureur m’agite tellement, Qu’avecque la raison je perds le sentiment. Evoé ! je fremis ; Evoé ! je frissonne : Un vent dessus mon chef esbranle ma couronne,

Et je me trouve icy tellement combattu, Que je tombe par terre et n’ay plus de vertu. Puissante deité, mon vainqueur et mon maistre, Si tu m’as autrefois advoué pour ton prestre, Si jamais tu m’as veu, plus qu’aucun des mortels, Espandre, au lieu d’encens, du vin sur tes autels, Race de Juppiter, digne enfant de Semèle, Appaise la fureur qui m’accable soubs elle, Dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau Qui tempeste, qui boult au creux de mon cerveau ; Rends plus fermes mes pas, modère ta furie ; Donne-moy du repos, ô père ! je t’en prie Par ton thyrse, couvert de pampres tousjours vers ; Par les heureux succès de tes travaux divers, Par l’effroiable bruit de tes sainctes orgies, Par le trepignement des Menades rougies, Par le chef herissé de tes fiers leopars, Par l’honneur de ton nom, qui vole en toutes parts ; Par la solemnité de tes sacrez mystères, Par les cris redoublez des festes trietères, Par ta femme qui luit dans l’Olympe estoillé, Par le bouc qui te fut autres fois immolé, Par les pieds chancelans du vieux père Siléne ; Bref, par tous les appas de ce vin de Surêne.

Ainsi dit Cerilas d’un geste furieux, Roüant dedans la teste incessamment les yeux. Bacchus, qui l’entendit, d’un bruit espouvantable Fit trembler à l’instant les treteaux et la table, Sans que les vases pleins de la liqueur du dieu Fussent aucunement esbranlez en ce lieu : Tesmoignage certain qu’il ne mit en arrière De son humble subject la devote prière ;

Et de faict, luy sillant la paupière des yeux, Il gousta le repos d’un sommeil gratieux. L’Amant. Rien ne contente si fort ma vie Que le bonheur de voir Silvie.

L’Yvrongne. Rien ne chatouille mon oreille Comme le son de ma bouteille.

L’Amant. Chère Silvie, quand je t’accolle, L’aise m’estouffe la parole.

L’Yvrongne. Quand je t’embrasse, l’on m’entend dire Tousjours mille bons mots pour rire.

L’Amant. Plus je t’adore, ma chère dame, Plus j’ay de feu dedans mon ame.

L’Yvrongne. Plus je caresse ton doux breuvage, Plus j’ay de feux sur le visage.

L’Amant. Chère Silvie, quoy qu’on dise, Aymer tousjours, c’est ma devise.

L’Yvrongne. Chère bouteille, ma douce guide, Ma devise est : Plus plein que vuide.

L’Amant. Afin, ma belle, que je te berse, Laisse-toy choir à la renverse.

L’Yvrongne. Tien-toy, bouteille, tousjours dressée, Sinon ma joye est renversée.

L’Amant. Ainsi, sans cesse, ma chère dame, Ton beau pourtrait vive en mon ame !

L’Yvrongne. Ainsi sans cesse, qu’autre n’y touche, Ta liqueur soit dedans ma bouche !

Certes, il faut avoir l’esprit bien de travers Pour suivre en ce temps-cy les Muses à la trace ; Les gueuses qu’elles sont mettent à la besace Ceux à qui leurs secrets ont esté descouverts.

Depuis que j’ay trouvé la fontaine des vers, Le bien s’enfuit de moy, le malheur me pourchasse ; Je n’ay pour aliment que les eaux de Parnasse, Et n’ay pour tout couvert que des feuillages vers.

Ingrates deitez, cause de mon dommage, Le temps et la raison me font devenir sage : Je retire aujourd’huy mon espingle du jeu.

Je prefère à vos eaux un traict de malvoisie ; Je mets, pour me chauffer, tous vos lauriers au feu, Et me torche le cu de vostre poesie.

En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau Pour parvenir au point des choses plus parfaictes : Tu ne seras jamais au rang des bons poëtes, Si, comme les oysons, tu ne bois que de l’eau.

Pren-moy, je t’en conjure, un trait du vin nouveau Que le Cormié recelle en ses caves secrettes, Tu passeras bien-tost ces antiques prophètes Qui sauvèrent leur nom de la nuit du tombeau.

Bien que dessus les bords d’une vive fontaine Les Muses ay’nt choisi leur demeure certaine, Les fines qu’elles sont pourtant n’y boivent pas.

Là, soubs des lauriers verds, ou plutost soubs des treilles, Le vin le plus friant preside en leur repas, Et l’eau n’y rafraischit jamais que les bouteilles.

Sur les rives de Seine une jeune Dryade, Lasse d’avoir reduit un sanglier aux abois, Se reposoit un jour à l’ombrage d’un bois, Sans craindre le peril d’une fine embuscade.

Priape, qui la vid, fut pris de son œillade, L’arreste et veult sur elle attenter ceste fois ; Mais elle, qui resiste aux amoureuses loix, Desdaigne cet amant si laid et si maussade.

Lors, pensant amolir ceste divinité, Il change sa laideur et sa diformité, Et prend nouvelle forme, ainsi que fit Protée ;

Mais la nature, en luy plus puissante que l’art, Ne se put pas cacher soubs la forme empruntée, Car tousjours à la queue on cognut le regnart.

Transporté de plaisir comme un valet de feste, Ou comme un qui s’employe à forger un cocu, Je pensois à Cloris, de qui l’œil m’a vaincu, M’estimant trop heureux de vivre en sa conqueste,

Lorsque dans l’Arcenal une puissante beste, Qui n’a pour mon malheur que trop long-temps vescu, Me vint publiquement planter dedans le cu Ce qu’en secret je plante aux autres sur la teste.

Lycandre, que devins-je à ce puissant effort ! Soudain je tombe à terre estourdy, demy-mort, Ruminant en mon cœur mes sainctes patenostres.

Alors dit un passant, riant de mon ennuy : Faut-il qu’un coup de corne ait fait mourir celuy Qui par des coups de corne en fit naistre tant d’autres !

D’Onozandre le grand ennemy de vos sons. Le duc de Montbazon ne parle que latin. Qui font que les humains ne vivent de chardons. Je vous invoque, oyseaux

Et que là tous les saincts l’on cache tout de mesme Comme nous le voyons aux temples de Caresme. Et n’a rien a mespris comme un homme sçavant.

Il montre à son discours qu’il n’a pas de raison Et qu’il a le cerveau timbré comme un oison. De quelle herbe, quel foin, quel treffle, quel chardon.

Si tu demande à tous si le paillard Ulysse, Qui chevauchoit partout, n’eut point la chaudepisse, Si tu crois un miracle, ayant mille putains, Que pourtant le grand Turc n’eust jamais les poulains.

Tel porte la façon d’estre un homme en effect Et le considerant c’est un asne tout faict. Saphon deifier par les oyseaux des bois.

Neuf fois, au nom de Cassandre, Je vois prendre Neuf fois du vin du flacon. Affin de neuf fois le boire En memoire Des neuf lettres de son nom.

Tu es trop sec biberon Pour un tourneur d’Anacréon. Belleau…

Que celui dans une coupe Toute d’or boive à la troupe De son vin de Prépatour, À qui la vigne succède, Et près Vendôme en possède Cinquante arpents en un tour.

Saincte guide de tant de Dieux, Qui sur le modèle des cieux Donnez des règles à la terre.

Paris, qui possède un cormier Qui des arbres est le premier.