Versos French Guillaume de Machaut Prologue

French poem

Prologue

by (1300–1377)

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Je, Nature, par qui tout est fourmé Quanqu’a ça jus et seur terre et en mer, Vien ci a toy, Guillaume, qui fourmé 4 T’ay a part, pour faire par toy fourmer Nouviaus dis amoureus plaisans. Pour ce te bail ci trois de mes enfans Qui t’en donront la pratique, Et, se tu n’ies d’euls trois bien congnoissans, 9 Nommé sont Scens, Retorique et Musique. Par Scens aras ton engin enfourmé De tout ce que tu vorras confourmer ; Retorique n’ara riens enfermé 13 Que ne t’en voit en metre et en rimer ; Et Musique te donra chans, Tant que vorras, divers et deduisans. Einsi ti fait seront frique, N’a ce faire ne pues estre faillans, 18 Car tu as Scens, Retorique et Musique.

Ti fait seront plus qu’autre renommé, Qu’il n’i ara riens qui face a blasmer, Et si seront de toutes gens amé, 22 Soutis, loyaus, jolis et sans amer. Pour ce vueil que soies engrans D’en faire assez, petis, moiens et grans. Or fay tost, si t’i aplique ! Tu ne m’en dois pas estre refusans, 27 Qui te bail Scens, Retorique et Musique, Riens ne me doit excuser ne deffendre Que ne face le bon commandement De vous, dame, se je vous say entendre, 4 Par qui j’ay corps, vie et entendement.

Dont drois est, quant vous m’ordenez A faire dis amoureus ordenez, Qu’a ce faire je me soutive. Et je vueil bien estre a ce fait donnez, 9 Tant qu’en ce mont vous plaira que je vive.

Mais si grant fait n’oseroie entreprendre, Se je n’avoie avec moy prestement Vos trois enfans pour moy duire et aprendre, 13 Com dit m’avez ici presentement. Et de ce qu’einsi m’onnourez, Graces de moy que de vos biens n’arez, Qu’avis n’autre chose soutive N’ay ne n’aray, se ne m’en pourveez, 18 Tant qu’en ce mont vous plaira que je vive.

Si me vueil dont dou tout mettre et entendre A ces dittez faire amoureusement Et de pluseurs l’un grant et l’autre mendre, 22 Et les aucuns chanter bien plaisanment. Et certes, se ne me cassez Vos trois enfans, des dis feray assez, Car mes voloirs a ce s’avive, Ne dou faire ne seray ja lassez, 27 Tant qu’en ce mont vous plaira que je vive. Je sui Amours qui maint cuer esbaudi Et fai mener douce et joieuse vie. Si ay oy, Guillaume, je te di, 4 Que Nature, qui tout fait par maistrie, T’a dit qu’a part t’a volu faire Pour faire dis nouviaus de mon affaire. Pour ce t’ameinne ici en pourvëance, Pour toy donner matere a ce parfaire, Mes trois enfans en douce contenance : 10 C’est Dous Penser, Plaisance et Esperance.

Seur Dous Penser tout premiers t’estudi : C’est li premiers qui mes biens signefie. A Plaisance t’estude n’escondi, 14 Car c’est celle qui plus les multeplie ; Et Espérance fait atraire Joie en mes gens et mon service plaire. Or pues tu ci prendre grande sustance Dont tu porras figurer et retraire Moult de biaus dis, et par mainte ordenance, 20 Seur Dous Penser, Plaisance et Esperance.

Mais garde bien, sur tout ne t’enhardi A faire chose ou il ait villenie, N’aucunement des dames ne mesdi ; 24 Mais en tous cas les loe et magnefie. Saches, se tu fais le contraire, Je te feray très cruelment detraire. Mais en honneur fay tout et si t’avance : Aide as assez, matere et exemplaire. Il ne te faut qu’avoir persévérance 30 En Dous Penser, Plaisance et Espérance

Grâces ne say, loange ne merci N’autre chose qu’on sceust proposer Dont vous, Amours, assez gracier ci 4 Vous peûsse, n’a mon voloir loer, Car vos trois enfans vis a vis Ci m’amenez pour moy donner avis Et matere dont ç’ordener porray Dont Nature de vous m’a fait devis. Et par son gré je m’y emploieray 10 A mon pooir, tant comme je vivray.

Et nientmeins humblement vous merci Par plus de fois qu’on ne porroit nombrer, Car vous et vos enfans moult esclarci 14 M’avez ces fais que j’ay a ordener, Pour lesquels arrière tous mis Seront autres, puis qu’a ce sui commis, N’a autres fais jamais jour n’entendray, N’onques amans, tant fust bien vos amis. Ne vous servi mieus que vous serviray 20 A mon pooir, tant comme je vivray.

Ne plus n’aray riens triste n’oscurci, Mais lié et gay me vorray démener Et faire que maint dur cuer adouci 24 Soit par mos dous et plaisans aüner Des biens qui en vous sont compris. Qui me seront par vos enfans apris. Et des dames blasmer me garderay, Ne, se Dieu plaist, ja n’en seray repris, Mais honnourer et loer les vorray 30 A mon pooir, tant comme je vivray.

Puisque Nature Retorique Me présente, Scens et Musique, Et li dieus d’Amours, qui mes sires 4 Est et des maus amoureus mires, Vuet que j’aie bonne Espérance, Dous Penser et douce Plaisance En faisant son très dous service 8 Bonnement, sans penser a vice, Et leur commande travillier Pour moy aidier et consillier A faire dis et chansonnettes 12 Pleinnes d’onneur et d’amourettes, Doubles hoquès et plaisans lais, Motès, rondiaus et virelais Qu’on claimme chansons baladées, 16 Complaintes, balades entées, A l’onneur et a la loange De toutes dames sans losange,

Et ne doy mie desvoloir 20 Leur plaisant gracieus voloir, Einsois y doy mon sentement Mettre et tout mon entendement, Cuer, corps, pooir et quanque j′ay. 24 Ne je ne pris un bec de jay Ceuls qui s′en vorroient ruser. Car je ne puis mon temps user En milleur n′en plus bel usage 28 Pour avoir noble et lié corage Et pour estre gais et jolis, Gens, joins, apers, cointes, polis. Car tout homme qui ad ce pense, 32 Il ne riote ne ne tense N′il ne porroit penser a chose Ou villenie fust enclose, Haine, baras ou mesdis. 36 Je le say trop bien par mes dis. Car quant je sui en ce penser, Je ne porroie a riens penser Fors que seulement au propos 40 Dont faire dit ou chant propos ; Et s′a autre chose pensoie, Toute mon ouevre defferoie.

Et s′on fait de triste matière, 44 Si est joieuse la manière Dou fait, car ja bien ne fera Ne gaiement ne chantera Li cuers qui est pleins de tristesse, 48 Pour ce qu′il het et fuit leesse. Mais quant li cuers est pleins de joie, Il se délite et se resjoie, En faisant son chant et son dit 52 En douce Plaisance ; et s’on dit Que li tristes cuers doit mieus faire Que li joieus, c’est fort a faire, Ne je ne m’y puis acorder. 56 Car quant Souvenirs recorder Fait l’amant par douce pensée La très belle et la bien amée A qui il est mis et donnez 60 Et ligement abandonnez, Plaisant ymagination Met en son cuer l’impression De sa douce plaisant figure 64 Et dous Pensers qui la figure, Dont son fait cent fois embelist : Sages est qui tel vie eslist.

Mais quant li tristes ymagine 68 La grant biauté, la douceur fine De celle qui n’a de li cure, Dont li venroit envoiseûre, Que elle aimme un autre que li ? 72 Je ne me tien pas a celi, Qu’il a tant de dueil et de rage Que c’est merveille qu’il n’enrage, Ou qu’il ne se tue ou se pent, 76 Ou que d’amer ne se repent ; Si qu’il ne porroit nullement Riens faire si joliement De sa matière dolereuse 80 Com li joieus de sa joieuse, Pour ce qu’il n’a riens qui l’esgaie Ne matière lie ne gaie, Et s’a désir et povre espoir

84 Qui sa doleur empire, espoir. Et Musique est une science Qui vuet qu’on rie et chante et dance. Cure n’a de merencolie 88 Ne d’homme qui merencolie A chose qui ne puet valoir, Eins met tels gens en nonchaloir. Partout ou elle est, joie y porte ; 92 Les desconfortez reconforte, Et nés seulement de l’oïr Fait elle les gens resjoïr. N’instrument n’a en tout le monde 96 Qui seur musique ne se fonde, Ne qui ait souffle ou touche ou corde Qui par musique ne s’acorde.

Tous ses fais plus a point mesure 100 Que ne fait nulle autre mesure. Elle fait toutes les karoles Par bours, par citez, par escoles, Ou on fait l’office divin 104 Qui est fais de pain et de vin. Puet on penser chose plus digne Ne faire plus gracieus signe Com d’essaucier Dieu et sa gloire, 108 Loer, servir, amer et croire, Et sa douce mère, en chantant, Qui de grâce et de bien a tant Que le ciel et toute la terre 112 Et quanque li mondes enserre, Grant, petit, moien et menu En sont gardé et soustenu ? J’ay oÿ dire que li angles, 116 Li saint, les saintes, les archangles,

De vois délie, seinne et clere, Loent en chantant Dieu le père, Pour ce qu’en gloire les a mis 120 Com justes et parfais amis, Et pour ç’aussi que de sa grâce Le voient adès face a face. Or ne puelent li saint chanter, 124 Qu’il n’ait musique en leur chanter ; Donc est Musique en paradis. David li prophètes jadis, Quant il voloit apaisier l’ire 128 De Dieu, il acordoit sa lire, Dont il harpoit si proprement Et chantoit si dévotement Hympnes, psautiers et orisons, 132 Einsi comme nous le lisons, Que sa harpe a Dieu tant plaisoit Et son chant qu’il se rapaisoit.

Orpheüs mist hors Erudice 136 D’enfer, la cointe, la faitice. Par sa harpe et par son dous chant. Cils poètes dont je vous chant Harpoit si très joliement 140 Et si chantoit si doucement Que les grans arbres s’abaissoient Et les rivières retournoient Pour li oïr et escouter, 144 Si qu’on doit croire sans doubter Que ce sont miracles apertes Que Musique fait. C’est voir, certes.

Retorique versefier 148 Fait l’amant et metrefier, Et si fait faire jolis vers Nouviaus et de mètres divers : L’un est de rime serpentine, 152 L’autre équivoque ou léonine, L’autre croisie ou rétrograde, Lay, chanson, rondel ou balade ; Aucune fois rime sonant 156 Et, quant il li plaist, consonant ; Et li aourne son langage Par manière plaisant et sage. Car Scens y est qui tout gouverne 160 En chambre, en salle et en taverne ; Dous Penser et bonne Espérance Li font avoir douce Plaisance Et li amenistrent matière, 164 Dont il fait a plus lie chiere Et de plus joli sentement Que cils qui vit dolentement ; Car joie et doleur, ce me samble, 168 Puelent petitement ensamble. Et quant Nature me commande Et li dieus d’Amours, que j’entende Aus choses dessus proposées,

172 Seur l’onneur des dames fondées, Bien est raison que je m’aplique A faire leur bon plaisir, si que Je n’i mesprengne ne mefface. 176 Or pri a Dieu qu’il me doint grâce De faire chose qui bien plaise Aus dames ; car, par saint Nichaise A mon pooir, quanque diray, 180 A l’onneur d’elles le feray. Car vraiement trop mefferoie En cas qu’einsi ne le feroie. Et pour ce vueil, sans plus targier, 184 Commencier le Dit dou Vergier.