Versos French Henri Blaze de Bury Stances satiriques

French poem

Stances satiriques

by (1813–1888)

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Pourquoi, disent les philosophes Du boulevart, Encor des rimes et des strophes, Encor de l’art ?

Pourquoi ces creuses assonances Sans nul rapport Avec un siècle de finances Et de haut sport ?

A Chaillot ! les muses honnêtes, Au feu les luths ! Assez, assez, de vos poètes, On n’en veut plus !

Qu’est-ce que cela peut me faire, Je vous le dis, Qu’un monsieur visite la sphère Du paradis ;

Qu’il tire de son écritoire De l’encre à flots Pour raconter le purgatoire Aux idiots ?

Moi qui ne crois ni Dieu ni diables, Qu’ai-je besoin D’ouïr narrer de telles fables, Même de loin ?

Qu’un bon chanoine de Padoue Ou d’Avignon Aime une femme, et qu’il la doue De grand renom ;

Qu’il rime antienne sur antienne A son profil, C’est son affaire et non la mienne ; Pourquoi veut-il,

Qu’à ce jeu-là je m’intéresse ? Je ne connais Ni ce galant, ni sa maîtresse, Ni leurs sonnets !

André Chénier, Shakspeare et Dante, Goethe et Schiller !… On nous a trop chanté l’andante De ce vieil air.

Ces ritournelles sont usées Comme la tour D’ivoire, comme les rosées, Comme l’amour !

D’ailleurs ils sont morts, vos poètes : Musset, Vigny ! Adieu paniers, vendanges faites : Tout est fini !

II

Ils sont morts ! paix à leur mémoire ! N’en parlons plus. Oublions, comme un vieux grimoire, Leurs vers trop lus.

Et nous tous, quand la fantaisie Nous pique au jeu, Gardons-nous de la poésie Comme du feu !

Tous les oiseaux du bois sonore Sont délogés ; Si quelques-uns restent encore Dans les vergers,

C’est pour faire œuvre d’agronome, A coups de bec, Détruisant le ver dans la pomme Et le bois sec.

Mais plus de chanson, plus de note, Plus de motif ! Le rossignol caché vivote, Morne et plaintif.

Il aime, en silence et s’observe En ses ardeurs, Craignant d’émoustiller la verve Des cascadeurs !

Chanter pour la nuée errante Dans le ciel bleu, Pour la fleur des bois, l’eau courante, Pour le bon Dieu,

Chanter pour rien, bizarre envie ! Fuir le sentier Où la foule acclame la vie, Quel sot métier !

III

Sot métier ! j’accepte l’insulte, Rions de tout. Plus d’art, plus de Dieu, plus de culte ; N’ayons de goût,

De bravos, surtout de monnaie, Que pour l’esprit Qui ravale, bafoue, égaie Et travestit !

Soyons joyeux, soyons fantasques, Soyons rapins, Habillons l’Olympe et ses masques De papiers peints !

Quand Jupiter, comme un vieux pitre, Bat le trottoir, Que Mars ivre lui paie un litre Sur le comptoir !

Que tous les dieux des homérides, Tous les héros, Montrent leurs nez rouges, leurs rides, Leurs ventres gros !

Aux lazzis d’un orchestre obscène Et trivial, Voyons-les mener sur la scène Leur carnaval !

Que notre force s’évertue A tout salir, Ne laissons pas une statue Sans l’avilir ;

Que tout marbre, que tout albâtre, Soient charbonnés, Des lunettes à Cléopâtre Sur un faux nez !

Après l’art grand, l’art imbécile ! Substituons. « Calomniez, » disait Basile, Prostituons !

IV

L’histoire, la philosophie, Les sentimens, Raillons tout ! Bien fol qui se fie A nos sermens !

Sur toute invention humaine, Sur tout flambeau, Que notre bave se promène ! Meure le beau !

Meure l’étincelle et la flamme, Meure l’espoir ! Meure le dernier feu de l’âme Sous l’éteignoir !

Tuons en nous tout ce qui vibre, Et sans regrets Cessons d’être, sur un sol libre, Des hommes vrais !

Dépouillons, ô race chétive D’enfans nés vieux, La grande force admirative De nos aïeux !

Avoir sa foi que l’on caresse, Son idéal, Aimer son art et sa maîtresse, Haïr le mal,

Sentir, nerveuse et palpitante, La passion, Mettre sa vie à ce qu’on tente, Dérision !

C’était bon, cela, pour les pleutres Des temps passés, Notre art, à nous, c’est d’être neutres, D’être effacés !

Nous mourons en naissant à l’être, Aucun désir Ne nous tient de voir, de connaître Ou de choisir.

Tout nier fait bien notre gloire ; Mais, ventrebleu ! Nous aimerions encor mieux croire Que lire un peu !

D’ailleurs à quoi sert l’esthétique ? Tous ces discours, Dont les bavards tiennent boutique, N’ont plus de cours.

Assez de tout ce radotage ! En tout procès Il faut deux mots, pas davantage : Four ou succès !

Ceux que vous appelez vos maîtres Sont des farceurs Qui se moquaient de nos ancêtres, Et des poseurs

Dont les tirades solennelles Et les façons N’ont qu’à servir de ritournelles A nos chansons !

Car le génie, affreuse peste, N’est drôle un brin Que lorsqu’on retourne sa veste Chez Tabarin.

V

A ces fêtes improvisées, A ces grands jours, Tous les cieux, tous les élysées, Toutes les cours,

Ont envoyé leurs ambassades : Léda, Junon, Ont escorté dans ces parades Agamemnon !

Au cri des voix funambulesques, En plein cancan, On a vu s’animer les fresques Du Vatican !

Et de la maison qui t’abrite, De ton verger, Il t’a fallu, toi, Marguerite, Déménager,

Quitter le rouet, ta robe blanche, Ton coin pieux, Pour aller, le poing sur la hanche, Le kohl aux yeux,

Lascive, obscène, maquillée, « Ayant le sac, » Prendre en huit-ressorts ta volée Aux bords du lac !

Allons ! tout va bien, tout profite Aux charlatans ; Un pays a l’art qu’il mérite, Soyons contens !

Soyons heureux, payons nos dettes Au dieu moqueur ; O cocodès et cocodettes, Dansez en chœur,

Et menez jusqu’au bout l’étrange Charivari, Homère, Goethe et Michel-Ange ! Aurons-nous ri !