Versos French Henri de Régnier Orient

French poem

Orient

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Orient ! tu dormais au fond de mes pensées, Équivoque, secret, odorant et subtil, Dans le kiosque où touche aux lampes balancées La main sèche d’un Aladin au noir profil !

Tes mille et une nuits de parfums et d’étoiles T’avaient fait ce sommeil de sultane au jardin, Et je te regardais sans écarter les voiles Où ton visage obscur attendait le matin.

Assis en l’ombre bleue attentive aux fontaines Où la tulipe est droite au bord des bassins frais, J’écoutais longuement, perle des nuits sereines, La voix du rossignol aux pointes des cyprès.

Mais, comme ta beauté voluptueuse et grave Qui a le goût des fruits et le parfum des fleurs, Comme tes pieds posés aux faïences que lave Le jet d’eau qui s’irise aux feux des sept couleurs.

Je savais tes ardeurs et tes amours jalouses Et le rusé lacet et le sabre coupant Qui changent aux cous nus des perfides épouses Les grains de leurs rubis en gouttes de leur sang.

Car si, dans le parfum des jasmins et des roses, Et sur la douce soie et les tapis tissés, Ta langueur, Orient, s’étire et se repose, Un redoutable éclair luit en tes yeux baissés.

Que la colère coure en tes veines brûlantes Et te voici debout soudain, et tes talons, Habitués longtemps aux marches indolentes, Pressent le flanc fougueux des ardens étalons !

Adieu, les longs loisirs et la sieste divine, Ta paresse se cambre en orgueil frémissant, Comme la lune ronde au ciel qu’elle illumine Se contracte, amincie, et s’aiguise en croissant !

Et tu passes alors en mes rouges pensées, Non plus mystérieux, subtil et le corps oint D’essence précieuse et d’huile parfumée, Mais l’étrier au pied et l’étendard au poing.

Et je te vois alors, sous le turban de guerre Dont la coiffe d’acier te protège le front, Regardant, devant toi, saigner dans la poussière La tête du vaincu, qui pend à ton arçon………

La double vision à mes yeux évoquée Tourmente tour à tour mon esprit incertain, Tandis qu’au minaret de la blanche mosquée, Guttural et criard, chante le muezzin.

Il fait sombre déjà sous les larges platanes De la petite place ombragée où je suis, Et j’écarte parfois d’un geste de ma canne Un chien jaune qui rôde et dont le croc blanc luit ;

Dans le ciel clair encore à travers le feuillage Les martinets aigus croisent leurs cris ailés Et dans la tasse étroite où glisse leur image Mon café refroidit auprès du narghilé.

La rue en pente va vers l’échelle prochaine Et, de la Corne d’Or où mon caïque attend, Je verrai se lever, courbe et visible à peine, La Lune, sur Stamboul où règne le Croissant !