French poem
Agnès
by Jean Moréas
Il y avait des arcs où passaient des escortes Avec des bannières de deuil et du fer Lacé, des potentats de toutes sortes — Il y avait — dans la cité au bord de la mer. Les places étaient noires et bien pavées, et les portes, Du côté de l’est et de l’ouest, hautes ; et comme en hiver La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches, Et les colonnades de belvéder.
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était aux plus beaux jours de ton adolescence.
Dans la cité au bord de la mer, la cape et la dague lourdes De pierres jaunes, et sur ton chapeau des plumes de perroquets. Tu t’en venais, devisant telles bourdes, Tu t’en venais entre tes deux laquais Si bouffis et tant sots — en vérité, des happelourdes ! — Dans la cité au bord de la mer tu t’en venais et tu vaguais Parmi de grands vieillards qui travaillaient aux felouques, Le long des môles et des quais.
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était aux plus beaux jours de ton adolescence.
Devant ta tante Madame la Prieure, Que tu sentisses quelque effroi Lorsque parlait d’Excommunication Majeure Le vieux évêque en robe d’orfroi, — Tu partais, même à l’encontre du temps et de l’heure, Avec Hans, Gull, Salluste et Godefroy, Courir la bague, pour amuser la veuve Aux yeux couleur de roy.
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était aux plus beaux jours de ton adolescence.
Bien assise était la demeure, et certe Il pendait des filigranes du perron ; Et le verger fut grand où hantait la calandre diserte. Et quant à la Dame, elle avait ce geste prompt, Ce « ce me plaît » qui déconcerte ; Et quant à la Dame, elle avait environ Septante et sept saphirs avec un cercle De couronne à son front.
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était la plus noble Dame de la cité.
Claire était la face de la Dame, telle la fine pointe Du jour, et ses yeux étaient cieux marins ; Claire était la face de la Dame et de parfums ointe. Claire était la face de la Dame, et plus que purpurins Fruits, fraîche était la bouche jointe De la Dame. Et pour ses crins Recercelés, ne fussent les entraves d’ivoire, Eussent encourtiné ses reins.
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était la plus belle Dame de la cité.
« Sœur douce amie, » lui disais-tu, « douce amie, Les étoiles peuvent s’obscurcir et les amarantes avoir été Que ma raison ne cessera mie De radoter de votre beauté ; Car Cupidon ravive sa torche endormie À vos yeux, à leur clarté, Et votre regarder, » lui disais-tu, « est seul Mire De mon cœur atramenté, »
C’était (tu dois bien t’en souvenir) c’était par un soir de la mi-automne.
« Vos cheveux traînent jusqu’en bas et nimbent votre face. Et vos sourires sont les duègnes de votre vertu ; Ah, prenons garde que notre âme ne se fasse Putain, Madame, » lui disais-tu. « Vos cheveux traînent, et vos yeux portent d’azur à la fasce D’or, et votre corps est de lys vêtu ; Ah, prenons garde que notre désir ne se farde Pareil à quelque gnome tortu. »
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était par un soir de la mi-automne.
« Sœur douce amie, » lui disais-tu, « mon cœur est moire D’eaux claires sous les midis. Madame, » lui disais-tu, « mon cœur est grimoire Tout couvert de signes maudits ; Et je vous eusse cédée pour mille besants et voire Pour quelques maravédis. Sœur douce amie, » lui disais-tu, « pieux cloître Est mon cœur, et sainte fleur en paradis. »
C’était (tu dois bien t’en souvenir), c’était par un soir de la mi-automne.