French poem
Les Plaintes de la lyre
by Jean Polonius (1800–1855)
Sur ces rocs, pauvre lyre, Où, muette, tu dors, Quel caprice t’inspire Ces sauvages accords. Est-ce un cri qui m’accuse, Un appel douloureux, Un reproche à la Muse Qui t’oublie en ces lieux !
Eh oui ! ces ondes claires, Ces cieux resplendissans, Ces bois si solitaires, Demanderaient des chants ; Mais les bois, la nature, Mais les cieux enchantés, Mais l’onde et son murmure, Qui ne les a chantés ?
Sur ta corde muette Réveillant ma langueur, Faut-il que je répète Les ennuis de mon cœur ? Mais, sincères ou feintes, Dans ce siècle du faux, Qui de ses tristes plaintes N’a lassé les échos ?
Demande, pauvre lyre, Aux ménestrels du jour, S’il faut qu’amour inspire Ceux qui parlent d’amour ; Si, quand leur voix répète Des hymnes au malheur, La lèvre du poète Est l’écho de son cœur.
La Nouveauté légère Leur a dit : Ménestrels, Changez, pour me complaire, Vos refrains éternels. Et soudain leur sourire Expirant sous leurs pleurs, Ils ont frappé leur lyre, Et chanté les douleurs.
Écoutez-les : « La vie « Les a déshérités ; « Leur jeunesse est flétrie, « Leurs cœurs désenchantés. « A d’autres l’Espérance, « Le Bonheur, le Désir ! « Pour eux, l’âge a d’avance « Dévoré l’avenir. »
Vains mots ! néant sonore ! Sous leur crêpe de deuil, Leurs yeux brillent encore D’allégresse et d’orgueil. Ce crêpe, sur leur tête, N’est qu’un faux ornement, Un masque pour la fête, Qu’on jette en la quittant.
Que sert au cœur timide Que la vie a blessé, D’avoir, au sein du vide, Aimé, souffert, pensé ; Si, sans honte et sans crainte, D’insipides jongleurs Lui ravissent la plainte, Et s’ornent de ses pleurs ?
Ah ! l’être qu’en ses chaînes Enlaça la douleur, Est jaloux de ses peines Plus que de son bonheur. Au sarcasme, aux risées, Verra-t-il sans frémir, Condamner les pensées Qu’il apprit à chérir.
Le rossignol sauvage, Ermite ailé des bois, Aux cent voix du bocage Ne mêle pas sa voix ; Sur son pin solitaire, Il attend qu’à son tour La Nuit sombre ait fait taire, Tous les chantres du jour.
Le Siècle, dans sa course Emporté par le Temps, Peut-il sonder la source D’où découlent nos chants, Lui, que tout vient distraire, Qui voit tout au hasard, A travers la poussière Que soulève son char ?
Non, non ! — Bravant encore La foule et ses clameurs, Si ta corde sonore Redisait mes douleurs, Tu verrais, tendre amie, Notre essor arrêté Par la froide Ironie, Ou l’Incrédulité.
Ah ! plutôt, suspendue A ces rochers déserts, Reste, reste inconnue Au monde, à l’univers ! Puisqu’il faut qu’on oublie Nos stériles accens, Mieux vaut l’âpre harmonie Que t’arrachent les vents.