French poem
09 (Va, Muse, dont le pied jamais…)
by Joseph Autran (1813–1877)
Va, Muse, dont le pied jamais ne se repose, Et se plaît en courant à côtoyer la prose ; Va donner de ma part un matinal bonjour Au poëte baron relégué dans sa tour, Qui, d’une double tâche occupant ses journées, Sait cultiver les fleurs et les rimes ornées !
Te souvient-il de l’âge où tu vins tant de fois Te promener, rêveuse, à l’ombre de ses bois ? Tu n’avais, en ces temps d’indigence et de fête, Ni toit, ni même un arbre où reposer ta tête ; Tu marchais les pieds nus, sœur des bohémiens ; Mais, n’ayant pas de champs, tu possédais les siens. Le jeudi, le dimanche, une fois par semaine, Tu courais de la ville à son riant domaine, Au creux d’un doux vallon, maison qui plaît à l’œil : « Nobles hôtes, salut ! » disais-tu dès le seuil ; Et l’hôtesse aux grands airs, à l’indulgent sourire, Te prenant par la main, aimait à t’introduire. L’hiver (car tu bravais alors toute saison), L’hiver, on s’asseyait devant un clair tison, Feu de bois odorant glané sur les collines. Au printemps, on cherchait le buisson d’aubépines ; Et, sous les larges pins au mouvant parasol, On causait, heureux groupe, étendu sur le sol. De quoi donc parlions-nous, dans cet oubli des heures ? Des choses qu’on estime à vingt ans les meilleures : D’un roman de Balzac, l’avant-veille édité ; Des vers de Lamartine en leur virginité ; D’un chant du grand Hugo, qui, charmant ou farouche, Tout un soir entre nous errait de bouche en bouche, Comme la coupe antique à la table des rois !… Enfin, ceci soit dit, ô Muse, à demi-voix, De nos propres essais, vaillantes entreprises, Et de mes jeunes vers dont s’amusaient les brises.
Temps heureux, purs loisirs de la Muse aux pieds nus, Rêves de l’avenir, qu’êtes-vous devenus ? Les rapides saisons, transformant toutes choses, Ont passé ; les hivers ont neigé sur les roses ; Lamartine a vieilli, que c’est grande pitié ; Rien ne survit enfin, si ce n’est l’amitié. Va donc, Muse fidèle, aujourd’hui mieux chaussée, Va trouver l’ancien hôte, et dis à sa pensée Que, d’un printemps si beau qui n’eût pas dû finir, Tu gardes une fleur, celle du souvenir ; Et qu’après tant de jours, après tant de voyages, Elle est comme la fleur, collée entre deux pages, Qui conserve sa forme et qu’on aime à revoir Dans le livre jauni qu’on feuillette le soir !