Versos French Joseph Autran 21 (Jeune homme aux yeux baissés, qui…)

French poem

21 (Jeune homme aux yeux baissés, qui…)

by (1813–1877)

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Jeune homme aux yeux baissés, qui, ton livre à la main, Grave et silencieux, passes dans le chemin ; Toi qui, portant au front la candeur d’un lévite, Fuis le plaisir qui chante et l’amour qui t’invite ; Puisqu’un même sentier, suivi discrètement, Nous réunit ce soir, — viens, causons un moment !

Au retour de la ville, où de longs jours d’étude T’ont fait cet air pensif, cette froide attitude, Tu rentres au village, et ton projet, dit-on, Est d’ouvrir une école aux fils de ce canton. Pour ton pieux dessein que Dieu te récompense, Jeune homme ! un pareil but est plus haut qu’on ne pense. Réponds-moi cependant : avant qu’il soit franchi, Sur le seuil redoutable as-tu bien réfléchi ? Sinon, diffère encore, et, sévère à toi-même, Fais en face du ciel ton examen suprême.

Auras-tu, pour un art si modeste et si haut, Toute l’âpre science et tous les dons qu’il faut ?… Toi, rebelle aux amours et chaste comme un prêtre, Sens-tu pour les enfants, rien qu’à les voir paraître, Les tendresses d’un père en ton cœur s’émouvoir ?… As-tu, pour le répandre, un abondant savoir ? Et dans chaque terrain, soit ingrat, soit fertile, Sauras-tu le semer comme un semeur habile ?… Adroit comme une femme et froid comme un docteur, Connais-tu des leçons la juste pesanteur ? Pendant que tu nourris la jeune intelligence, Sais-tu ce que le cœur lui-même a d’exigence, Et combien délicate est, à son tendre éveil, La plus belle des fleurs qui croissent au soleil ?

As-tu cet œil perçant qui voit et lit dans l’ombre, Et qui déchiffre un être en ses replis sans nombre ? Discernes-tu l’enfant inerte du rétif ?… Es-tu sévère et doux ? — patient ? — attentif ? Es-tu juste ? es-tu droit comme doit l’être un juge ? Au coupable, qui va du prétexte au refuge, Sauras-tu, sans faiblir, prescrire un châtiment, Quand tu voudrais peut-être, ému secrètement, Et sauvant à regret la forme extérieure, Serrer entre tes bras ce bel enfant qui pleure ?… Aimes-tu ton pays d’un généreux amour ? As-tu l’ambition de lui donner un jour De nouveaux serviteurs, qui, braves dès l’enfance, Voudront sous le drapeau mourir pour sa défense ?… Quoi de plus ? habillé, nourri de charité, Ne souffriras-tu pas de tant d’austérité, Et, de ton pauvre seuil, verras-tu sans envie Ceux qui vont moissonnant les roses de la vie ?

Si toutes ces vertus, jeune homme, sont en toi, Avec celle qui fait les prodiges — la foi ! Va, ne balance plus : au village où nous sommes, Façonne des esprits et des cœurs, fais des hommes ! Et ne compte jamais sur le prix mérité. Car telle est, mon ami, notre humaine équité : La gloire est ainsi faite, une palme immortelle Ombrage Phidias, décore Praxitèle ; On vante leur ouvrage, on méprise le tien. Tailler du marbre est tout ; faire des hommes, rien !