French poem
Maurice Maeterlinck
Voici d’anciens désirs qui passent, Encor des songes de lassés, Encor des rêves qui se lassent ; Voilà les jours d’espoir passés !
En qui faut-il fuir aujourd’hui ! Il n’y a plus d’étoile aucune ; Mais de la glace sur l’ennui Et des linges bleus sous la lune.
Encor des sanglots pris au piège !
Voyez les malades sans feu, Et les agneaux brouter la neige ; Ayez pitié de tout, mon Dieu !
Moi, j’attends un peu de réveil, Moi, j’attends que le sommeil passe, Moi, j’attends un peu de soleil Sur mes mains que la lune glace.
Je pleure les lèvres fanées Où les baisers ne sont pas nés, Et les désirs abandonnés Sous les tristesses moissonnées.
Toujours la pluie à l’horizon ! Toujours la neige sur les grèves ! Tandis qu’au seuil clos de mes rêves, Des loups couchés sur le gazon,
Observent en mon âme lasse, Les yeux ternis dans le passé, Tout le sang autrefois versé Des agneaux mourants sur la glace.
Seule la lune éclaire enfin De sa tristesse monotone, Où gèle l’herbe de l’automne, Mes désirs malades de faim.
Je chante les pâles ballades Des baisers perdus sans retour ! Sur l’herbe éparse de l’amour Je vois des noces de malades.
J’entends des voix dans mon sommeil Si nonchalamment apparues ! Et des lys s’ouvrent en des rues Sans étoiles et sans soleil.
Et ces élans si lents encore Et ces désirs que je voulais, Sont des pauvres dans un palais, Et des cierges las dans l’aurore.
J’attends la lune dans mes yeux Ouverts au seuil des nuits sans trêves, Afin qu’elle étanche mes rêves, Avec ses linges lents et bleus.
Je regarde d’anciennes heures, Sous le verre ardent des regrets ; Et du fond bleu de leurs secrets Émergent des flores meilleures.
Ô ce verre sur mes désirs ! Mes désirs à travers mon âme ! Et l’herbe morte qu’elle enflamme En approchant des souvenirs !
Je l’élève sur mes pensées, Et je vois éclore au milieu De la fuite du cristal bleu, Les feuilles des douleurs passées.
Jusqu’à l’éloignement des soirs Morts si longtemps en ma mémoire, Qu’ils troublent de leur lente moire, L’âme verte d’autres espoirs.
Mon âme en est triste à la fin ; Elle est triste enfin d’être lasse, Elle est lasse enfin d’être en vain. Elle est triste et lasse à la fin Et j’attends vos mains sur ma face.
J’attends vos doigts purs sur ma face, Pareils à des anges de glace, J’attends qu’ils m’apportent l’anneau ; J’attends leur fraîcheur sur ma face, Comme un trésor au fond de l’eau.
Et j’attends enfin leurs remèdes, Pour ne pas mourir au soleil, Mourir sans espoir au soleil ! J’attends qu’ils lavent mes yeux tièdes Où tant de pauvres ont sommeil !
Où tant de cygnes sur la mer, De cygnes errants sur la mer, Tendent en vain leur col morose, Où le long des jardins d’hiver, Des malades cueillent des roses.
J’attends vos doigts purs sur ma face, Pareils à des anges de glace, J’attends qu’ils mouillent mes regards, L’herbe morte de mes regards, Où tant d’agneaux las sont épars
Et s’il revenait un jour EtQue faut-il lui dire ? — Dites-lui qu’on l’attendit EtJusqu’à s’en mourir…
Et s’il m’interroge encore EtSans me reconnaître ? — Parlez-lui comme une sœur EtIl souffre peut-être…
Et s’il demande où vous êtes EtQue faut-il répondre ? — Donnez lui mon anneau d’or. EtSans rien lui répondre…
Et s’il veut savoir pourquoi EtLa salle est déserte ? — Montrez-lui la lampe éteinte EtEt la porte ouverte…
Et s’il m’interroge alors EtSur la dernière heure ? — Dites-lui que j’ai souri EtDe peur qu’il ne pleure…
Les filles aux yeux bandés, Lesx(Ôtez les bandeaux d’or) Les filles aux yeux bandés Cherchent leurs destinées…
Ont ouvert à midi, Lesx(Gardez les bandeaux d’or) Ont ouvert à midi, Le palais des prairies…
Ont salué la vie, Lesx(Serrez les bandeaux d’or) Ont salué la vie, Et ne sont point sorties…
J’ai cherché trente ans, mes sœurs, J’aixOù s’est-il caché ? J’ai marché trente ans, mes sœurs, J’aixSans m’en rapprocher…
J’ai marché trente ans, mes sœurs, J’aixEt mes pieds sont las, Il était partout, mes sœurs, J’aixEt n’existe pas…
L’heure est triste enfin, mes sœurs, J’aixÔtez vos sandales, Le soir meurt aussi, mes sœurs, J’aixEt mon âme a mal…
Vous avez seize ans, mes sœurs, J’aixAllez loin d’ici, Prenez mon bourdon, mes sœurs, J’aixEt cherchez aussi…
Vous avez allumé les lampes, — Oh ! le soleil dans le jardin ! Vous avez allumé les lampes, Je vois le soleil par les fentes, Ouvrez les portes du jardin !
— Les clefs des portes sont perdues, Il faut attendre, il faut attendre, Les clefs sont tombées de la tour, Il faut attendre, il faut attendre, Il faut attendre d’autres jours…
D’autres jours ouvriront les portes, La forêt garde les verrous,
La forêt brûle autour de nous. C’est la clarté des feuilles mortes, Qui brûlent sur le seuil des portes…
— Les autres jours sont déjà las, Les autres jours ont peur aussi, Les autres jours ne viendront pas, Les autres jours mourront aussi, Nous aussi nous mourrons ici…