French poem
Adieux d’un suicide
by Jules Lefèvre-Deumier (1797–1857)
Devota morti, et consecrata victima projeci amorem lucis. BUCHANAN, Jephté. En ma jeune saison j’aimai d’amour extrême ; J’ai reposé ma bouche aux lèvres de Lénor. Hélas ! j’aurai sans doute offensé ce que j’aime ; Lénor de ses baisers m’a repris le trésor.
Oui Lénor, j’ai failli, car je fus trop fidèle. Un nom cher et sacré m’animait aux combats ; Et je le trace encor quand je m’éloigne d’elle : Je meurs, et malgré moi je le redis tout bas.
Jeune enfant, mon armure a gardé ton écharpe ; Quelle autre sur mon casque attacha le cimier ? Ta main seule et la mienne ont fait pleurer ma harpe ; Et mon front sur le tien s’est posé le premier.
Je sens depuis long-temps ton âme qui me quitte : Mon âme à cet exil ne peut plus consentir ; Du crime de ma mort mon désespoir t’acquitte : Puisses-tu même, hélas, ne pas t’en repentir !
O ma mère ! pardon si je suis sans courage ; Pardon, je suis coupable envers tes cheveux blancs : Te voilà veuve encor ; tu guidas mon jeune âge, Et moi je me refuse à tes vieux pas tremblans.
En apprêtant ma mort j’ai pleuré sur mes armes : Si jamais, jeune enfant, tu te souviens de moi, Sois propice à ma mère et pleure de ses larmes ; Rends à ses jours l’appui qu’ils ont perdu par toi.
Je ne pourrais mourir si je tardais encore, Et je ne veux plus vivre. Adieu, tous mes amis ! Lénor, c’est maintenant mon tombeau qui t’implore ; Donne-lui quelques pleurs, je me le suis promis.