French poem
L’Élégie d’un rouge-gorge
by Jules Lefèvre-Deumier (1797–1857)
Flet noctem, ramoque sedens miserabile carmen Integrat. VIRG. Si quand l’aube amène le jour, Ou que le soir est de retour, Je m’égare dans la vallée ; Je cherche, hélas ! mais sans la voir La bergère belle et voilée Qui jadis sous l’ombre isolée, En m’appelant venait s’asseoir ; Et moi, suspendant ma volée Pour prendre part à ses malheurs, Ma voix tristement exhalée Mêlait des soupirs de douleurs À sa voix rêveuse et troublée, Tandis que sur l’herbe étoilée, La bergère parmi les fleurs Laissait long-temps tomber ses pleurs. Je ne gazouillais que pour elle, Je la suivais sur mes buissons, Et joyeux, je battais de l’aile En la suivant. Quand les moissons Disparurent sous la faucille, Je m’étais dit : dans sa famille J’irai vivre ; loin des glaçons, Tremblans à la froide charmille, J’aurai bien chaud ; la jeune fille, Par ses conseils, par ses leçons, Rendra plus belles mes chansons ; Oui, disais-je, quand les nuages Auront noirci l’azur des cieux, Et quand l’autan et ses ravages, Feront, des rameaux sans feuillages Tomber mon nid silencieux, J’irai sous un toit sans orages, Oublier l’hiver pluvieux. Hélas ! je ne vois plus personne, Et je sens bien qu’on m’abandonne. Que n’ai-je, vers d’autres climats, Cherché sur la rive lointaine, À l’approche des longs frimats, La verdure d’une autre plaine, Un air plus rempli de douceur, Comme l’hirondelle ma sœur ! Voilà l’automne qui se passe, Déjà des fleurs l’éclat s’efface ; Et je suis sûr qu’il va neiger ; Ou recourir dans le danger ! Pas un petit grain sur les treilles Ne reste, une méchante main A cueilli toutes les groseilles ; Et l’on a d’un pied inhumain, Sur la lisière du chemin, Ecrasé les fraises vermeilles ; Mon Dieu ! que vais-je devenir ? Mais je vois une bergerie, Je vais tâcher d’y parvenir…. M’y voilà ! D’une voix chérie On va bientôt me caresser, Car la maison n’est pas déserte : Vers moi comme on va s’empresser, Et devant la porte entr’ouverte M’offrir gaîment un peu de pain, Puis de l’eau fraîche avec du grain. Berger, je suis le Rouge-Gorge, Donne-moi l’hospitalité ; Je ne demande qu’un peu d’orge, Le Ciel bénira ta bonté : Il t’aimera si tu m’accueilles, Je n’ai pas de férocité ; C’est moi qui couvre avec des feuilles La victime du meurtre ; enfin Je suis compatissant, j’ai faim : Ouvrez au petit Rouge-Gorge, Qui ne demande qu’un peu d’orge. Le berger ne vient pas m’ouvrir, Je n’entends pas sa voix sonore : Le froid va me faire mourir, Je suis pourtant tout jeune encore, La pourpre à peine me décore, Et sans revoir mes vieux parens, Il faut à la fleur de mes ans Finir aujourd’hui ma carrière ; Aux buissons je vais dire adieu, Et puis récitant ma prière, Recommander mon âme à Dieu.