French poem
Le Survivant
by Léon Dierx (1838–1912)
Je sors des bois. Je rentre en ma vie. Ô prisons De nos songes ! Combats ou pleurs que nous taisons ! Le jour s’en va. Le bleu du ciel pâlit. C’est l’heure Tranquille. — Un souffle ; un seul. — Souffle étrange — Il m’effleure Et s’éteint. — Je soupire et pense à lui. C’était Un toucher ! — Le soleil s’engouffre. Tout se tait. L’ombre augmente. La route est longue, la nuit, proche. Elle arrive. Elle monte en nous, comme un reproche. Il venait de très loin, ce souffle ! J’en frémis. Il semblait expirer en moi. Je l’ai transmis ; Où donc ? Vers qui ? — Mon cœur bat avec violence. Je n’entends que mes pas. — Quel désert ! Quel silence ! Ce souffle était si faible ! et si doux ! — La forêt Ne l’a point arrêté pourtant. Il se mourait. C’est en moi qu’il est mort. Vivait-il ? — Des lumières S’allument. — Durs travaux des champs ! Pauvres chaumières ! — Ce souffle ! On aurait dit une aile ; un être errant ! Il est tant de secrets ! Hélas ! Qui les comprend ? Peut-être toi ! vieil arbre immobile ! Murmure ! Enseigne-moi ! Notre âme est une autre ramure. Elle flotte. Elle s’ouvre, immense, à la merci De vents mystérieux. Tout entière elle aussi Vibre parfois. Des mots obscurs l’ont traversée ! Ce souffle en était plein. — Qui dit qu’une pensée N’est pas comme un parfum : un corps aérien ? Tout voyage. Tout vit. Tout se transforme. Rien Ne périt. Tout renaît. Tout souffre. Tout se mêle. Et tout cherche ailleurs. Quoi ? L’anxiété jumelle, Sans doute, en vos fumiers, désirs ! en votre exil, Regrets ! au plus profond des cœurs, au plus subtil Des choses. — Le couchant à l’infini recule. Une étoile ! Vénus ! qui passe au crépuscule ! — Il était triste autant, ce souffle ! et si léger ! Qu’apportait-il ? — Moi seul l’ai senti voltiger. J’en suis sûr : il voulait depuis longtemps renaître. Est-ce en quelqu’un ? — Le froid de la mort me pénètre. C’était comme un dernier effort vers moi ; si lent ! Si las ! comme un suprême effluve s’exhalant ; Comme un adieu resté muet ; comme une haleine ; Comme une voix défunte ! — Oh ! La brume ! Elle est pleine De fantômes. Je marche à travers eux. Qui sait ? S’il s’était échappé d’une tombe ! Il poussait Un souvenir de plainte, un rappel de caresse, Quelque message au but. — Je frissonne. Serait-ce L’envoi que j’ai longtemps espéré ? — Nos douleurs S’apaisent ; puis les jours nouveaux portent les leurs. On ne sait quoi nous traîne ; on va. Lâche habitude ! D’autres liens, les sots espoirs, la vaine étude ! L’on doute. L’on oublie. — Est-ce possible ? On croit Oublier ! Mais en nous le cyprès planté croît. Il est là ; bien plus haut que la nuit ! Sur les fastes De ma vie il s’étend toujours. Ombres néfastes ! Un souffle ; et je vous sens immortelles ! Couvrez Mes yeux, palmes sans fin ! lourds rameaux enivrés De ce souffle ! C’est vous qu’il cherchait. — Le ciel brille, Vainement ! — Dans ma chair fouille, racine ! vrille Aux cent pointes ! C’est toi qu’il réveille ; et venu De là-bas ! — Mon soupir ? Qu’avais-je reconnu ? Cette odeur d’autrefois ! Cette tendresse amie ?… Était-ce un rêve en peine ? Un rêve d’endormie ! Le rêve d’abandon d’une poussière ? — Oh ! oui, Dors en moi, rêve en moi, jeune amour enfoui !