Versos French Louis de Fontanes Stances sur un village des Cévennes

French poem

Stances sur un village des Cévennes

by (1757–1821)

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Sous les beaux cieux d’Occitanie, Je retrouve enfin ce hameau D’où ma famille fut bannie, Et qui fut jadis son berceau.

Ce champ couvert d’une colline, Et les débris de ce donjon, Et l’eau de la source voisine, Ont toujours conservé mon nom.

Hélas ! ces lieux ont d’autres maîtres, Tous mes droits y sont abolis ; Et le séjour de mes ancêtres N’avait jamais connu leur fils.

Quand, ranimant ses vieilles haines, Le faux zèle, un rosaire en main, Du fier Louvois dans les Cévennes Exécutait l’ordre inhumain,

Là, mon second aïeul peut-être, Hâtant un funeste départ, Vers ce donjon qui le vit naître A jeté son dernier regard.

Là, peut-être accablé par l’âge, Cédant au poids de ses douleurs, Il tomba sur ce roc sauvage, Et le mouilla de quelques pleurs.

Ô discorde ! ô guerre civile ! Qui peindra tes calamités ? Ta fureur, en crimes fertile, De sang a couvert nos cités.

Naguère encor, dans ma patrie, Les tribuns qu’égarait ta voix Ont bien passé la barbarie Et des Telliers et des Louvois.

De la concorde domestique C’est toi qui romps les nœuds touchants Et qui confonds la borne antique Des héritages et des champs.

Par toi du sol le plus prospère Les moissons cessent de fleurir ; Dans le lit où mourut son père L’enfant n’est plus sur de mourir.

Du sein de ses paisibles lares Il fuit devant ses oppresseurs, Et va chez des peuples barbares Porter nos muses et nos mœurs.

De quels coups son âme est atteinte ! Que d’ennuis viennent l’assiéger ! Comme Ovide il redit sa plainte Aux échos du fleuve étranger.

Chère patrie ! aimable France ! Climats si purs, soleil si doux, Le premier cri de l’espérance L’a fait revoler près de vous.

Déjà son œil a vu paraître Le coq doré, les longues tours De ce manoir noble et champêtre Qui lui rappelle ses beaux jours.

Comme il s’émeut quand il contemple L’enclos par ses mains embelli ! Comme il pleure aux portes du temple Où son père est enseveli !

Enfin il descend et s’arrête : Mais, étrangers à tous les yeux, Il n’a plus où poser sa tête Aux champs légués par ses aïeux.

En vain son œil cherche la place Où brillaient, sur le haut du mur, Les nobles chiffres de sa race, Gravés dans l’or ou dans l’azur ;

Le nom du chevalier fidèle Sous un nom sans lustre est caché, Et de la tombe paternelle Le marbre même est arraché.

Quoi donc ! après son long naufrage Nul ami ne s’offre à ses maux ? Ne voit-il pas à son passage Courir du moins ses vieux vassaux ?

Pour eux, ses granges toujours pleines S’ouvraient au milieu des hivers, Et de son lin, et de ses laines, Leurs enfants nus étaient couverts.

Aujourd’hui, de son opulence Ils héritèrent à vil prix, Et plus d’un, avec insolence, Du maître usurpa les débris.

Cependant leur bassesse altière Oublia ses généreux soins, Et leur porte inhospitalière Est sourde au cri de ses besoins.

Jadis, dans Rome et dans Athènes, Auprès des dieux réfugié, Le proscrit confiait ses peines Aux saints autels de la pitié.

Ses infortunes honorables Trouvaient partout un noble appui ; Les eaux et les feux secourables Étaient prodigués devant lui.

Maintenant la garde des villes En défend l’accès au malheur, Et le roi même sans asiles Ne sait où porter sa douleur.

Heureux qui de ses mains rustiques Traçant de modestes sillons, Loin des tempêtes politiques, Vit inconnu dans ces vallons !

Du mûrier cher à sa patrie, Il nourrit au fond de ses toits Les vers changeants, dont l’industrie File un tissu digne des rois.

Des fleurs que lui-même il cultive, L’abeille extrait son doux trésor, Et de l’arbre où fleurit l’olive Il fait couler de longs flots d’or.

Le chaume où s’élèvent ses gerbes, Un épi, rit plus à ses yeux Que l’éclat des cirques superbes Dont Rome avait orné ces lieux.

De ces lieux même il sait à peine Les mémorables changements ; À ses pieds la grandeur romaine Étale en vain ses monuments.

Il n’a point d’un œil idolâtre Dans Nisme observé comme moi Ce merveilleux amphithéâtre Bâti des mains du peuple-roi.

Non loin, sur la rive sauvage Où se précipite le Gard, S’élèvent d’étage en étage Trois ponts qu’admire son regard ;

Mais de leurs antiques murailles Il ne va point chercher l’auteur Sur l’airain des doctes médailles Que ronge le temps destructeur.

Qu’importe à sa douce ignorance ? Il bannit les vœux indiscrets ; Sur les bords qu’aima son enfance Il vieillit et meurt sans regrets.

Puissé-je ainsi, loin des orages Qui m’ont si longtemps agité, Vivre et mourir sur ces rivages Où mes aïeux ont habité !