Versos French Lucie Delarue-Mardrus Méditation sur un visage

French poem

Méditation sur un visage

by (1874–1945)

Listen in the reader

J’ai douloureusement médité devant vous Et j’ai pleuré sur vous, vieille dame étrangère Qui ne pouviez savoir ma jeunesse légère Occupée à fixer vos traits pâles et mous.

Je m’étonnais si fort que vous fussiez rieuse, Moi qui d’abord pensais que vous n’aviez plus rien Ayant à tout jamais perdu l’unique bien D’être tentante, d’être étrange et vaporeuse.

La vie est-elle donc moins dure qu’on ne croit, Puisqu’elle soigne encor comme une bonne mère, Qu’elle sait égayer cette vieillesse amère Où tout semblait devoir n’être que morne et froid ?

Et pourtant avec quelle épouvante cachée Je regardais, songeant à la blancheur de lis De nos âges, la peau ravagée et tachée De ce masque qui fut jeune femme, jadis !

— Moi qui veux vivre jusqu’au bout, est-il possible D’imaginer qu’ainsi je pourrai rire un jour Lorsque je n’aurai plus ce trésor indicible : L’audace, la beauté, l’entrain, l’orgueil, l’amour ?…