French poem
La Fiancée et le Choléra
by Marceline Desbordes-Valmore
« Sur le navire en quarantaine, Entendez-vous de tristes voix ? La voix d’Arthur, grave et lointaine, Ma mère ! soyez-en certaine, A frappé la grève trois fois !
L’absence est presque le veuvage ; Mais moins seul à l’heure du soir, Il sait bien qu’au bord du rivage, Pour saluer son esclavage, Nous venons souvent nous asseoir,
Ma mère ! écoutez comme il chante : On dirait qu’il pleure après moi. Las de la chaleur desséchante, Sous la lune rouge et méchante, Je jurerais que je le vois !
Qu’il dorme à la cloche qui pleure Et sonne au port le couvre-feu ; Qu’un tableau plus riant l’effleure ; Pour lui laisser oublier l’heure, Je veux bien qu’il m’oublie un peu !
Que de Marseille la charmante, Il rêve les fruits et les fleurs ; Qu’assoupi loin de la tourmente, Il écoute ma voix d’amante, Mais qu’il n’entende pas nos pleurs !
Près du fanal de l’habitacle, Il est assis ; c’est le premier ! Si Dieu voulait faire un miracle, Pour glisser sur l’humide obstacle, J’aurais les ailes du ramier !
Ramier ! ramier ! dont la tristesse Jette un sanglot tout près de nous, Nous mourons aussi de tendresse ; Prends mon âme ! et dans ta vitesse, Va la poser sur ses genoux !
Va toucher parmi ces fronts mâles, Le plus jeune chargé d’ennui ; S’il a bu les fièvres fatales, Baise pour moi ses lèvres pâles, Et viens me baiser après lui !
Mais le canon de la vigie, Vainement t’a fait tressaillir : Dans une tendre léthargie, Ton veuvage se réfugie ; L’isolement fait tant vieillir !
Et voilà les cris des églises, Qui surmontent le bruit des flots ; En pitié si nos croix sont prises, Ma mère ! les célestes brises, Nous rendront tous nos matelots !
Leur nautonnier, vers la chapelle, Navigue tout chargé de vœux ; Aux pieds du pouvoir qu’il appelle, Moi, pauvre amoureuse mortelle, J’ai sa bague et ses longs cheveux !
Des cierges voyez-vous les flammes, Monter aux vitraux attiédis ? Ô ma mère ! on dirait des âmes, Qui viennent de rompre leurs trames, Et veulent un de profundis !
Dans votre piété qui tremble, Ne dites plus : « Heureux les morts ! » C’est tenter Dieu qui nous rassemble : S’il ne brisait trois cœurs ensemble, Votre vœu serait un remords !
Sainte vierge ! quelle soirée ! On porte le bon Dieu partout ! La mort souffle avec la marée, Et seul, dans Marseille éplorée, Le fléau qui tue est debout !
Allumez toutes vos étoiles, Patronne des mouvans séjours : Que vos anges tissent des toiles, Pour que le fléau dans les voiles, S’éteigne avant quarante jours !
Arthur ! Arthur !… » Amour de femme, N’eut jamais de cri plus fervent : Heureux Arthur ! la voix et l’âme, Roulèrent comme un bruit de lame, Dans son rêve ému par le vent.
Et le ciel s’étoila paisible, Comme si le ciel écoutait : Mais le sort n’est jamais lisible, Et le spectre au vol invisible Emporta l’âme qui chantait !