Versos French Marceline Desbordes-Valmore Le Soleil des Morts

French poem

Le Soleil des Morts

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Lune ! blanche figure assise à l’horizon, Que viens-tu regarder au fond de ma maison ? Remets-tu chaque soir avec tant de mystère, Une lampe à ton front pour espionner la terre ? Et quand tu rentreras, lasse, au bout du chemin, Aux anges rassemblés que diras-tu demain, Curieuse ! ou plutôt, sentinelle sans armes, De ce monde assoupi viens-tu pomper les larmes ;

Puis, les portant au juge à qui tu peux parler, Dis-tu qui les répand et qui les fait couler ?

Es-tu femme ? et là haut du passé poursuivie, Oses-tu, sans soleil, redescendre la vie, Pour effacer ton nom par quelque honte écrit Au livre d’un méchant qui le relit, et rit ! Mais le mal accompli, dis-moi si rien l’efface, Ou si l’éternité l’emporte à sa surface ? Le sais-tu, toi si triste et si grave souvent, Quand tu cours à travers le nuage et le vent ? Quand tu baignes, la nuit, ton disque solitaire, Dans un lac, présageant tant de pluie à la terre ? Quant aux vitraux d’église, où l’on entend des voix, Tu passes tes longs fils pour étreindre la croix ? Quand tu trembles dans l’eau, miroir de la vallée, Quand tu blanchis des bois la tête échevelée : Si tu le sais, alors sois douce aux yeux craintifs Et prolonges sur eux tes rayons attentifs. Dans nos chambres, vois-tu ; la fiévreuse insomnie, Sur beaucoup d’oreillers se penche en ennemie,

Elle entre, et bien des yeux qui paraissent fermés, Sont par des pleurs sans bruit ouverts et consumés. Oh ! si tu n’étais, toi, qu’un beau front de Madone, Saintement inondé de l’amour qui pardonne ! Oh ! si Dieu le voulait que tes tendres clartés, Soient des pardons promis aux pauvres visités ! N’as-tu pas pour cortège un flot de jeunes âmes, Mêlant à tes lueurs leur vacillantes flammes ?

Dis donc à ces enfants envolés loin de nous, De venir embrasser leurs mères à genoux : Lune ! il en est plus d’un qui doit me reconnaître, S’il me regarde ainsi penchée à ma fenêtre ; Qui m’apparut à moi, beau, sans ailes encor, Et qui m’a brisé l’âme en reprenant l’essor.

Nous avons mis leurs noms sous des touffes de roses ; De tes pâles fraîcheurs, ô toi qui les arroses, Qui plus forte que nous visites leur sommeil, Lune ! merci, je t’aime autant que le soleil ! Merci ! toi qui descends des divines montagnes, Pour éclairer nos morts épars dans les campagnes, Dans leur étroit jardin qui viens les regarder. Et contre l’oubli froid tu sembles les garder :

Je me souviens aussi devant ton front qui brille, Douce lampe des morts qui luis sur ma famille ; Au bout de tes rayons promenés sur nos fleurs, Comme un encens amer prends un peu de mes pleurs : Nul soleil n’a séché ce sanglot de mon âme, Et tu peux le mêlant à ton humide flamme, L’épancher sur le cœur de mon père endormi, Lui, qui fût mon premier et mon plus tendre ami !

Quel charme de penser en te voyant si pure Et cheminant sans bruit à travers la nature, Que chaque doux sépulcre où je ne peux errer, En m’éclairant aussi tu vas les éclairer ! À ma bouche confuse enlève une parole, Pour la sanctifier dans ta chaste auréole ; Et de ta haute Église, alors, fais la tomber Loin, par delà les mers, où j’ai vu se courber Ma tige maternelle enlacée à ma vie, Puis, mourir sur le sable où je l’avais suivie,

Son sommeil tourmenté par les flots et le vent, Ne tressaille jamais au pas de son enfant ; Jamais je n’ai plié mes genoux sur ma mère ; Ce doux poids balancé dans une vague amère, Lune ! il m’est refusé de l’embrasser encor : Porte-lui donc mon âme avec ton baiser d’or !