French poem
La Sainte Thérèse de Gérard
by Maurice de Guérin (1810–1839)
Thérèse de Jésus, ô ma sainte adorée ! Amante du Seigneur, colombe consacrée, J’ai votre image enfin ! Du jour où je connus Votre vie admirable, et du jour où je lus Ces ouvrages de vous où votre amour suprême A fait naïvement un céleste poëme, Je résolus d’avoir en ma possession, Vieil ou neuf, un portrait qui portât votre nom. Le ciel enfin m’a fait trouver une gravure Comme je la voulais, d’une empreinte fort pure, Et donnant un dessin assez digne de vous. Fût-il plus imparfait, je l’aimerais sur tous : Votre nom fait peinture assez. Or donc, ma sainte, En ce portrait voici comment vous êtes peinte.
La scène est une église, et c’est fort bien choisi, Car c’était là vraiment votre asile chéri. Vous pliez seulement un genou sur la dure, L’autre à demi s’incline, et la robe de bure, Qui se déroule et dont nul pli n’est retenu, Laisse divinement échapper un pied nu, Et ce pied gracieux qui porte une sandale, Pur et blanc comme neige, est posé sur la dalle. Vous vous penchez un peu comme quand on est las, Au pied d’une colonne, et sur la base un bras S’accoudant ; vos deux mains, l’une à l’autre enlacées, Comme deux blanches sœurs se tiennent embrassées. De votre front serein comme le plus beau jour Une toile en bandeau suit le charmant contour, Et sur ce front si pur reluit et se détache Comme un nuage blanc sur l’aurore sans tache Au cou, la mentonnière, autre bandeau de sœur, Dérobe à nos regards blancheur par la blancheur. Un mantelet de lin, qui tombe jusqu’à terre, Roule en plis gracieux son étoffe légère, Et sur la tête, un voile, en arrière jeté, Fait l’effet du feuillage à nos roses, l’été. Puis en l’air, assez près de la simple coiffure, Brille un cercle argenté d’une lumière pure, Couronne aérienne en un trait des plus fins, Dont on voit surmonté le chef de tous les saints. Est-ce tout ? J’oubliais la croix de la prière, Qui pend à la ceinture au bout du grand rosaire, Et je dois dire ici, tout en parlant de croix, Que dans l’église c’est la seule que je vois. Pas un autel non plus. Votre sainte figure Est vivante de grâce et d’expression pure ; Elle est belle à passer devant vous tout un jour Sans bouger ; elle est belle à donner de l’amour ; Mais l’artiste, manquant de foi, n’a pas pris garde Que vous y regardez celui qui vous regarde, Que les chrétiens priant tiennent leurs yeux baissés Et que des yeux ouverts ne priaient pas assez.
En la chambre où je vis, cellule toute nue, Thérèse, vous voilà compagne devenue D’un chrétien mal dépris de ce monde mortel Et qui traîne du pied en marchant vers le ciel. Vous voilà suspendue, ô ma chère peinture ! En un cadre où reluit encor quelque dorure, À la cloison de bois qui protége mon lit, Ô ma sainte, le jour ! ô mon rêve, la nuit ! Plus bas un bénitier dans sa coquille ronde Garde un peu de cette eau que fuit l’esprit immonde, Et j’y viens, chaque soir, tremper le bout du doigt. Dirai-je mieux, disant que la prière y boit Au moment de partir pour la divine plage, Comme je l’ai vu faire aux oiseaux de voyage ? N’importe. Mais je sens, quand le front lourd et chaud A porté, dans le jour, quelque rêve trop haut, Que j’ai laissé sur lui se poser d’aventure, De ces pensers au front laissant une brûlure, Je sens, dis-je, le soir, qu’en y portant la main Empreinte de cette eau, le mal se tourne en bien.
Thérèse, mon amour, reine de ma cellule, Vous voyez bien souvent combien le front me brûle, Et, pécheur que je suis, qu’il m’arrive, le soir, De baisser devant vous mes yeux, de peur de voir Vos angéliques traits qui font rougir ma face. Car dans l’âme souvent telle chose se passe Qui fait que l’on n’a pas assez de ses deux mains Pour cacher son visage, et que des yeux sereins, Le ciel pur, la beauté de toute la nature, Une simple colombe à la blanche parure, Tout cela nous tourmente, et qu’on semble avoir peur De la douce innocence et de toute blancheur.
Quand j’aurai peur de vous, ma vierge, oh ! je vous prie, Détournez vos regards de mon âme flétrie ; Ne nous regardons plus l’un l’autre, seulement Ménageons entre nous un accommodement. Point de regards, c’est dit. En pareille occurrence Vous m’aurez en pitié ; moi, j’aurai confiance, Et le bénitier blanc qui pend auprès de vous Nous fera seul alors correspondre entre nous. Vous y déposerez, en manière d’aumône, Un peu d’eau pour mon mal, de cette eau qui se donne Aux âmes en faiblesse, et moi, nécessiteux. Défaillant, je prendrai l’aumône dans ce creux.