French poem
Complaintede L’Homme Qui S’Est Perdu
Je me suis perdu dans la ville immense. Chaque réverbère est un peu de sang. Chaque ruisseau luit comme une espérance Qui vous tord le cœur en disparaissant, En tâtant les seuils je vais, gémissant. A des carrefours je croise des danses. Je vois l’assassin guetter le passant Sur un boulevard gelé de silence. Je me suis perdu dans la ville immense.
Dois-je m’arrêter ou marcher toujours? Je passe le pont, j’ai peur et je cours. Le fleuve a crié; c’est mon nom qu’il crie. Dois-je m’arrêter à l’hôtellerie Des mauvais vivants qui sont sans amour? Voici la maison de la rêverie, Et voici l’église et ses quatre tours... Les portails sont clos, les portiers sont sourds, La ville est si vaste et l’espoir si court!...
Où sont les amis et la bonne hôtesse Et la table mise et les grands fauteuils? Quelle est la fenêtre et quel est le seuil Où je puis frapper pour que je confesse Que j’ai le corps las et le cœur en deuil? Aux jours de ma joie et de ma jeunesse J’avais des amis pour me faire accueil, Pour m’offrir leur vin et leur allégresse... Où donc les amis, où donc la jeunesse?...
J’entends des volets claquer sur les murs Et tourner des clefs au fond des serrures... C’est l’heure où chacun, le pur et l’impur, Pour la solitude ou pour la luxure Fait la porte close et la chambre obscure. Chacun a sur lui son morceau d’azur Faites-en aumône à la créature! Que les murs sont hauts, que les cœurs sont durs! J’entends les volets claquer sur les murs...
Et je suis tout seul dans la grande ville. L’hôpital se tait, les bouges sont morts... Un dernier reflet de lampe vacille... Mon pas fait sonner les pavés hostiles... La ville à présent est comme un grand corps Plein de gonflements et de corridors De pierre et d’airain, desséché, fossile, Rongé par le temps, marqué par la mort... Et je suis tout seul dans la grande ville...
Ville sans pitié, ville sans pardon, Ville des ingrats et ville des lâches! Je peux appeler, nul ne me répond. L’un a son sommeil et l’autre sa tâche Mystère que seul le soleil arrache. Pour l’homme perdu pas une maison! Pourtant quelque part le bonheur se cache... Mais je butte en vain à tous les perrons Ville sans pitié, ville sans pardon!...